Conquérir ou être conquis

Qui pense conquête pense Alexandre le Grand : avant même Emmanuel Macron et son « esprit de conquête », le Macédonien avait su incarner l’image d’un mouvement permanent et ininterrompu, faisant de la conquête de l’empire davantage un processus qu’un résultat. Aujourd’hui cependant, l’idée de conquête semble appartenir au passé. A l’évocation de ce terme grandiloquent, une vision archaïque et belliciste domine désormais l’imaginaire occidental, car la paix s’est progressivement imposée comme un idéal depuis la Première Guerre Mondiale ; l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014 apparaît dès lors comme un anachronisme. Pourtant, force est de constater que le système économique dans lequel nous évoluons – le capitalisme – est empreint de ce phénomène qui nourrit bien plus qu’on ne voudrait le croire les logiques sous-jacentes qui animent les comportements individuels et collectifs. Napoléon remet au goût du jour l’image des grands conquérants militaires en les associant à la propagande impériale. L’étendue de son empire, qui repousse les frontières mentales des individus et leur rappelle que rien n’est impossible, témoigne alors qu’hubris et volonté de puissance ont droit de cité dans la société qui s’annonce : la Terre devient sous l’accélération de la mondialisation un vaste terrain de jeu dans lequel chacun – le self-made-man américain, l’aventurier britannique – peut jouir de ce bouleversement des perceptions et des possibilités pour lui aussi de participer à la conquête. C’est à partir de ce moment charnière que commence la pénétration dans les esprits de la logique de conquête comme représentation sociale, intimement liée au développement du capitalisme, dimension suprême de la conquête économique qu’il assume parfaitement. Avec les pionniers du monde moderne – les innovateurs et les hommes d’affaires – débute la conquête d’empires industriels tentaculaires qui annoncent la mutation de la conquête au profit de l’initiative privée et au détriment de l’Etat. Ces capitaines d’industrie, qualifiés parfois péjorativement de Robber Barons, sont encore célèbres aujourd’hui : J. P. Morgan ou John Davison Rockefeller dans le secteur bancaire ; Mark Hopkins ou Huntington concernant les chemins de fer, personnages charismatiques annoncés par Saint-Simon et Auguste Comte.

 

Le siècle des totalitarismes pousse à l’extrême cette logique de conquête. S’ajoute à la conquête territoriale, des empires coloniaux au Lebensraum, celle d’un idéal, symbolisé d’abord par les projets totalitaires puis par la Guerre Froide. La conquête des esprits et la conquête spatiale incarne alors l’affrontement entre deux modèles et deux systèmes de valeurs : l’Est et l’Ouest. Au XXIème siècle, la logique de conquête s’est alors immiscée dans tous les aspects de la vie humaine. C’est un phénomène radicalement nouveau dans la mesure où il s’agit maintenant d’une réalité globale : la conquête territoriale est désormais opérée par des mercenaires privés dont la démonstration la plus flagrante est la société Blackwater sollicitée notamment par le gouvernement des Etats-Unis durant la guerre en Irak en 2003. On pourrait rétorquer que déjà au XVIème siècle, les condottieres dispensaient leurs services au plus offrant : la différence réside cependant dans le fait que le mercenariat n’est plus un entrepreneur de guerre, mais un auto-entrepreneur de guerre ? De même, la conquête du pouvoir est dorénavant l’apanage de consultants de plus en plus nombreux – on peut citer le Boston Consulting Group – formant une véritable cour itinérante au service des puissants. Enfin, la conquête spatiale se dessine de plus en plus autour de la figure d’Elon Musk et de son entreprise SpaceX.

 

La vie d’un Homme est estimée aujourd’hui sur son habileté à conquérir, et ce à tout instant de la vie quotidienne (pour évoquer les partenaires sexuels, ne parle-t-on pas de « conquêtes » ?) Il y est même encouragé par les différents canaux du système capitaliste, qu’ils soient publicitaires, médiatiques, culturels ou politiques. Or, n’est-ce pas faire courir l’Homme après un fantôme que de l’inciter à accumuler toujours plus, toujours plus vite, toujours plus loin ? Est-il sain que le mot « conquête » ait une connotation si méliorative, quand on pense à la figure du conquistador ? La conquête, puisqu’elle est le temps de l’action, n’est-elle pas le temps des morts plutôt que celui des vivants ? Dès lors, « l’esprit de conquête » rabâché par Emmanuel Macron prend tout son sens. Le premier cavalier de l’Apocalypse, très justement appelé Conquête, n’annonce pas de nouveau monde : il n’annonce que la fin des temps.

Thomas Drouot

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