Comment est votre croissance ?

Alors que la doomsdayclock est plus près que jamais de son terme, il est temps de revoir notre évaluation des dogmes qui nous ont permis d’en arriver là, sous peine de perdre ce que nous avons si durement conquis.

 

Changer de perspective

Face aux dangers qui caractérisent notre époque (on parle ici de dangers que l’homme a lui-même créé), et compte tenu du pouvoir sans précédent que nous avons désormais sur notre espèce, il faut sans tarder remettre en question les principes à l’origine de cette situation. Romain Gary avait montré la voie avec son héros Morel, dans ce qu’il reconnut a posteriori comme le premier roman écologique, Les racines du ciel. L’écrivain fait ainsi s’exclamer Saint Denis, le narrateur : « il y avait aussi le déboisement, la multiplication des terres cultivées, le progrès, quoi ! » pour parler des menaces pesant sur les troupeaux d’éléphants d’Afrique subsaharienne. Au-delà de la protection de la faune, menacée par la conquête de l’homme sur la nature, cette phrase souligne avec acidité que la course au progrès de notre société ne se fait pas toujours au profit d’un plus grand bien et que la valeur positive de ce dernier doit en permanence être questionnée. Il n’est pas nécessaire de caractériser cette idée de progrès ; il peut certes être multiforme : technique, moral, économique, physique, etc., mais dans tous les cas, il n’est que le résultat de notre insatisfaction congénitale, notre envie de faire mieux (ou d’avoir plus). Or comme l’adage le dit si bien, le propos est ici de montrer que ce mieux est aujourd’hui l’ennemi du bien.

 

Certes, toujours des fâcheux ont craint la nouveauté, ont vanté les avantages de modes de vie passé, souvent parce que le coût de changer leurs habitudes leur faisait préférer une critique amère. Pour autant, plus ridicule encore (car les Cassandre finissent toujours par avoir raison, quand les Candide finissent toujours par être moqués), toujours des optimistes systématiques, voire béats, ont choisi de ne pas balayer les dangers et les défis de leur époque, se confiant aveuglément dans la science, leur foi dans un arrière-monde, ou leur bêtise.

Mais dans le roman de Gary, ces optimistes n’ont même pas la circonstance atténuante de la naïveté, mais s’assument froids industrialisateurs – tant Waïtari, le tchadien indépendantiste et anticolonialiste, que les colons français – ne supportant pas la poignée de résistants (l’analogie avec la Résistance est partout présente) qui n’arrive pas malgré un soutien diffus de l’opinion publique à lutter contre le toujours plus de la civilisation (le progrès sous toutes ses formes), l’extension de ses villes, du pouvoir des hommes et de sa mainmise sur la nature. Contre ces industrieux, il est sain de cultiver le doute dans la modernité en train d’apparaître dans nos sociétés. Pour l’heure celui-ci n’est récupéré politiquement que par des partis qui surfent hypocritement sur la vague comme le Rassemblement National en France, en l’absence de propositions valables dans le spectre politique. C’est que l’apathie d’une élite adverse aux idées parce qu’elle ne voit partout que réaction, fascisme et populisme, fait obstacle à un examen sincère de notre époque.

 

Pourtant ce doute du moderne s’installe bien au-delà de sphères extrêmes, comme l’illustre la série Black Mirror qui nous rappelle à chaque épisode que la modernité correspond aussi à une surveillance de plus en plus généralisée et la mise sous tutelle de l’individu par des léviathans se targuant de mieux défendre nos intérêts, notre sécurité ou notre bien-être. Exemple : les notes sociales évaluant le civisme des individus, données par ses concitoyens, par les autorités ou grâce à la surveillance vidéo… Quel progrès pour le civisme et le vivre ensemble ! D’un réalisme froid, cette série se fait déjà dépasser par la réalité puisqu’un tel système est progressivement adopté en Chine : certaines personnes découvrent ainsi qu’elles ne sont plus autorisées à prendre le train, ou devront payer plus cher certains services, parce que leur note n’est pas suffisamment élevée. Fait intéressant par ailleurs, cette dystopie ne porte que sur les risques découlant du progrès technologique et non sur les risques écologiques, comme s’il était impossible de lier les deux dans une critique holistique. Or un lien est bien possible justement par un changement de perspective et un renversement des affectations traditionnelles de valeurs aux concepts qui ont été les moteurs de l’hybris humaine sur ces derniers cent cinquante ans. Parmi ces concepts, celui de la croissance, qu’il faut à tout prix reconsidérer.

 

Pas de croissance durable

Refaisons un rapide détour par Gary dont certains perçoivent la position manichéenne comme datée. Son personnage principal, Morel, demande à choisir entre la protection de la nature et le développement des activités humaines. Il est vrai qu’entre le Goncourt de 1956 et aujourd’hui, nous avons introduit la notion de croissance durable et endogène… Mais si ces concepts ont connu leur âge d’or vers les années 1990 ou 2000, ils sont largement dépassés aujourd’hui où les idées de décroissance, de limite, de sobriété sont bien plutôt à l’ordre du jour. Il suffit de voir la tribune dans Le Monde de Jean-Baptiste Fressoz, co-auteur de L’Evénement anthropocène, critiquant le mythe d’une économie circulaire (L’économie circulaire tourne en rond) où une croissance perpétuelle serait envisageable, ou les positions de l’économiste de l’AFD (Agence Française de Développement) Gaël Giraud. Rappelons à titre d’exemple, démontrant s’il le fallait encore l’absurdité d’une prétendue réconciliation entre la croissance économique et la nature, que l’on découvre un peu plus chaque jour que les éoliennes ou les panneaux solaires ne sont absolument pas plus durables que d’autre sources d’énergie, bien que légèrement plus propres et un soupçon moins risqués. Les pales des nouvelles éoliennes, dans lesquelles se reconvertissent même les fonds d’investissements, emploient des matériaux que nous ne savons pas recycler, en plus de l’énergie grise dépensée pour les installer. Même chose pour les panneaux solaires qui seront un vain souvenir dans quelques décennies lorsque les terres rares viendront à manquer.

 

Gary, en plus de représenter l’alternative irrémédiable exposée plus tôt et qui tient dans la phrase de Jean-Baptiste parlant du Messie : « il faut qu’il croisse et que je diminue » (en l’occurrence « il faut qu’elle [la Nature] croisse et que nous [les hommes] diminuions »), se montre particulièrement moderne dans sa manière d’exprimer la facticité de la dichotomie nature/culture. A plusieurs reprises dans le roman, Morel démontre l’absurdité d’une protection de la nature comme un élément extérieur à l’homme mais affirme plutôt le lien irréductible entre les deux, la nécessité de la première à l’équilibre du second, à sa complétude – ou du moins à sa quête de complétude. C’est que par son action productive, la consommation, l’avoir, l’homme détruit ce qui est déjà en soi et ce qui nous préexiste, l’être.

 

Résoudre les défis posés par notre conquête, la digérer en quelque sorte, c’est donc revoir la valeur attribuée – cette attribution étant un mécanisme social sur lequel nous pouvons tous agir individuellement – aux idées-phares, aux concepts clés qui font avancer le monde : pour en donner un exemple concret, il faut d’urgence arrêter de se réjouir des « bons » chiffres de la croissance, de l’augmentation des échanges mondiaux, de l’abattement des frontières et de la disparition du local, de l’automatisation de la production et de l’oubli des savoir-faire et connaissances. Pour faire suivre le geste à la parole, il faut s’assurer que les comportements transgressifs sont bien condamnés socialement : voyager loin pour des motifs de tourisme, acheter un 4×4 en ville… Ce changement de mentalité, qui est l’une des fins que poursuivait déjà Gary il y a soixante-dix ans en écrivant Les Racines du ciel, peut (ad)venir très vite : jeter un déchet dans la rue pouvait être relativement anodin il y a 40 ou 50 ans mais ne l’est plus aujourd’hui grâce à une telle évolution des mœurs. Le XXIème siècle doit être celui de la maîtrise de notre conquête technique. S’il ne l’est pas, le vers de Victor Hugo dans son recueil Expiation sur la campagne de Russie de Napoléon Ier pourrait s’appliquer cruellement à l’ensemble de l’humanité » : « Il neigeait. On était vaincu par sa conquête. Pour la première fois l’aigle baissait la tête […] ». Nous sommes à deux doigts d’être nous aussi vaincus par notre conquête, quoique ce ne soit pas la neige qui nous arrête. Bien au contraire.

Ghislain Lunven

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