Aragon en Résistance : Un Poète chante la France

Durant la Seconde Guerre mondiale, alors que les Français se sentent plus seuls que jamais, Aragon fait avec d’autres le pari d’unifier le pays par la poésie et la culture, en trouvant des moyens de contourner la censure.

 

 

« La Résistance, c’est-à-dire l’espérance nationale, s’est accrochée sur la pente à deux pôles qui ne cédèrent point. L’un était le tronçon de l’épée, l’autre la pensée française. »  C’est ainsi que le général de Gaulle, lors d’un discours à Alger en 1943, mit sur le même plan la Résistance armée et la Résistance intellectuelle. Cette dernière fut en partie menée par Louis Aragon (1897-1982). Avant la Seconde Guerre mondiale, il était un poète et un auteur dont on reconnaissait le talent, mais dont les prises de position souvent radicales étaient taxées d’opportunisme par ses détracteurs. Après la guerre, il est reconnu comme le poète de la Résistance, le grand poète national, chef de file des intellectuels du « parti des fusillés ». Il s’est en effet engagé, à sa manière, dans la Résistance, pour permettre à la poésie d’exister, alors que la censure sévissait partout en France, et que cela passait pour la dernière chose à faire.

Au lendemain de la débâcle, la France est déchirée. Elle est désarmée, aux mains des Allemands pour la zone occupée et de Vichy pour la zone libre, où le gouvernement ne tarde pas à collaborer et à infliger la même censure qu’au nord. Parmi les Français, certains résistent, d’autres collaborent, beaucoup attendent. Mais le désespoir règne sur tous, et les lendemains qui chantent apparaissent plus lointains que jamais.

Mais alors que la seule chose utile semble être de se battre, certains défendent la Littérature. Pire : ils font des vers. Comble de l’indécence, on retrouve à la tête de ces individus un personnage connu de beaucoup, mais qui divise partout où il passe : Louis Aragon. Celui-là même qui a défendu la poésie pure à l’aube de sa carrière, crachant sur toute la tradition littéraire avec le surréalisme ; qui plus tard a épousé la cause du communisme et du « réalisme socialiste » dans ses romans ; et qui s’est radicalisé au point de justifier les purges soviétiques et le pacte de non-agression d’août 1939. C’est pourtant lui qui va être l’instigateur d’un des plus beaux épisodes de la poésie et de l’Histoire française, redonnant du sens à la première et de l’espérance à la seconde. Alors que tout se délite, il s’attache (avec d’autres, dont Éluard et Paulhan) à créer du lien, à relier les Français pour leur donner une image de la France unie, non pas tant patriote qu’humaine, et qui a des raisons d’espérer.

    Le contexte éditorial français durant la guerre, une fois l’Armistice signée, est marqué par une très grande censure, si bien qu’Aragon, dont le Crève-cœur a été publié en 1939 chez Gallimard, est contraint, sous la nouvelle direction de son ancien ami Drieu la Rochelle, de trouver d’autres moyens de s’exprimer. Il poursuivra la littérature dite de « contrebande » (s’identifiant au clus trover du troubadour Arnaud Daniel, qui « permettait aux poètes de chanter leurs Dames en présence même de leur Seigneur ») jusqu’en 1942, date à laquelle les revues qui le publiaient se voient intimer l’ordre de cesser leur activité par les autorités. Il passe alors à la littérature clandestine, anonyme, et dont la diffusion dépend directement de ses lecteurs.

    En pleine débâcle, et alors que le PCF est dissous, Aragon réalise qu’il ne peut plus continuer dans la voie du réalisme socialiste. Surtout, il constate que ce dont les Français ont le plus besoin, c’est d’espoir, et de la possibilité de se sentir exister au sein d’un pays ayant une Histoire, et dont ils puissent être fiers. Il résumera lui-même que ce qui lui importait était de « correspondre parfaitement aux sentiments des hommes de l’automne 1940, qui n’étaient pas nourris de la main du maréchal Pétain. »

L’ancien poète hermétique et romancier militant va se muer en poète voulant s’adresser à tous. Il renoue ainsi avec les formes les plus anciennes de la poésie française : le rondeau, la laisse, la ballade, ainsi que l’alexandrin, le décasyllabe et l’octosyllabe. Comme souvent chez Aragon, on peut tout résumer avec une strophe ; ainsi dans « Cantique à Elsa » : « Tu me dis laisse un peu l’orchestre des tonnerres/ Car par le temps qu’il fait il est de pauvres gens/ Qui ne pouvant chercher dans les dictionnaires/ Aimeraient des mots ordinaires/ Qu’ils puissent se répéter tout bas. »

    Ces poèmes, il les écrit en exil, puisqu’il est recherché en raison de son militantisme communiste. Aussi, il est surprenant de constater à quel point il fut prolifique. Alors qu’il changeait constamment de lieu, entre Nice, Paris, Lyon et la Drôme, il écrit entre 1942 et 1944 pas moins de cinq recueils (dont Les Yeux d’Elsa et La Diane française sont les plus célèbres), et participe à de nombreux ouvrages collectifs (L’Honneur des poètes). Il est d’autant plus étonnant de remarquer qu’ils montrent un écrivain extrêmement érudit, capable de mobiliser toutes les figures de l’imaginaire et de l’Histoire française, connues de tous, au nombre desquelles on compte Jeanne d’Arc, Richard Cœur-de-Lion, Louise Labé, mais aussi des personnages légendaires : Merlin, Guenièvre, Tristan ou encore Yseut. Il mêle à ceux-ci des héros contemporains : Gabriel Péri et Péguy, pour ne citer qu’eux. C’est ainsi que naquirent la magnifique « Ballade de celui qui chanta dans les supplices », ou encore la « Légende de Gabriel Péri ».

        Mais parmi les lecteurs, peu connaissent l’auteur de ces poèmes. En effet, par souci de sécurité, les poèmes sont anonymisés. En plus de montrer qu’Aragon ne cherche pas à tout prix à imposer son nom, cela démontre que durant cette période, c’était le texte en lui-même que l’on retenait, pour ce qu’il charriait, pour la chanson qu’il faisait monter. Reprenant, dans la préface de La Diane française, l’image du voisin dans la rue auquel on reprend l’air entêtant qu’il sifflait avant de le donner à un autre, il conclut : « Les refrains murmurés se propagent fort bien. »

    Cette littérature clandestine a dû trouver des moyens de se diffuser en dehors des circuits classiques, et a su redoubler d’ingéniosité afin qu’ils parcourent la France. À la suite de l’exécution d’otages communistes dans les camps de Chateaubriand et Nantes, le 22 octobre 1942, Aragon se voit confier l’écriture d’un texte. La consigne est on ne peut plus précise, résumée en une note de Jacques Doucet : « Fais de cela un monument ». Il le fera dans un texte intitulé « Les Martyrs », qui sera diffusé à l’aide de la reproduction au carbone, un procédé renommé « conspiration des machines à écrire ». Cela fonctionne si bien que, de Nice, il arrive à Paris en huit jours, grâce à la transmission de main en main, et parvient jusqu’à Londres, où il est lu à la radio ! Aragon parlera ainsi de ce texte dont la qualité n’était pas littéraire : « C’était peut-être mal écrit, mais il n’y a rien au monde dont je sois plus fier que d’avoir écrit ce texte-là. Je vous jure que je donne tous les Paysan de Paris et tous les Crève-cœur pour ces quelques pages qui de machine en machine ont fait le tour de la France, et le tour du monde. » (L’Homme communiste, 1946)

    De nombreux auteurs, intellectuels et artistes se rejoignent bientôt pour former la Résistance intellectuelle. C’est avec le Comité National des Écrivains, fondé en 1942, qu’elle va s’organiser, autour de deux maisons d’édition : Minuit, fondée par Pierre de Lescure l’année précédente, et la Bibliothèque française, dirigée par Aragon. Le procédé de copie carbone est abandonné pour des imprimeries clandestines. La diffusion est assurée par le réseau Étoiles, qui relie les individus par de petites cellules indépendantes.

    Son succès, on le connaît par les témoignages : on sait que certains poèmes sont devenus des chansons, que d’autres ont atteint les prisons, que Boris Taslitzky en a réalisé une fresque pour ses camarades de détention, qu’on en déclamait à la radio londonienne. Mais cette entreprise a aussi eu son lot de critiques, et Aragon fut le premier dans la ligne de mire des détracteurs de cette poésie de Résistance.

    Les critiques, on le sait, mêlent plusieurs sentiments, et si certaines sont mâtinées de mauvaise foi, d’autres peuvent avoir un fond pertinent. A l’inverse d’un André Breton, dont la critique n’est que formule, Benjamin Péret a su, dans le Déshonneur des poètes, analyser en profondeur ce qu’induisait une telle poésie. Si l’on ne retient que les formules « choc » (« l’honneur de ces poètes consiste à cesser d’être poète pour devenir agent de publicité », « pas un de ces “poèmes” ne dépasse le niveau lyrique d’une publicité pharmaceutique »), qui pointent du doigt la faiblesse des vers de la Résistance (parfois à juste titre), c’est dans l’idée que toute poésie se mettant « au service de », fût-ce de la liberté, « cesse d’abord d’être un poème » avant d’être un obstacle à la liberté véritable.

    En interne, c’est l’opportunisme d’Aragon qui a parfois fait l’objet de critiques. En effet, celui-ci cherchait avant tout à diffuser ses textes, pour toucher au maximum. Et cela se faisait parfois au prix de la qualité des vers, comme de la qualité des éditions. Cela fut particulièrement sensible lors de la publication du recueil collectif Europe, dont la précipitation et la faiblesse étaient si visibles que Lescure le renommera ironiquement « Tandis que j’aragonise ».

Il ne faut donc pas être aveugle sur ce que fut cette entreprise, et ne pas trop la romancer (et c’est ce qui a pu conduire l’après-guerre à faire d’Aragon le Grand poète national). Mais il faut également savoir être sensible au courage qu’impliqua la conquête des Français par la culture en une telle période. Aragon a su montrer que s’il y avait une poésie, elle devait parler à tous, quand l’homme perdu en son pays n’a plus aucun paysage où poser ses yeux. Il a su construire la France à partir de son actualité et de sa tradition ; à partir de son histoire et de ses mythes, il a su créer ce lien enfoui sous la poussière et lui redonner du sens ; il a montré que cette France qui souffrait avait des ressources dans ses racines les plus profondes, et que les mains tendues se rejoignent comme les refrains murmurés se propagent. C’est pour cela qu’aujourd’hui, « Il n’y a pas d’amour heureux », « Est-ce ainsi que les hommes vivent » et « La rose et le réséda » résonnent encore à nos oreilles : parce qu’ils font partie, non seulement de l’histoire de la poésie, mais de l’histoire de France, qu’ils en sont le patrimoine. Et c’est encore Aragon qui le dit mieux que tout autre : « Mon pays qui chantait abordait la lumière ! »

Maximilien Herveau

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