L’Amérique modèle et les deux modèles de l’Amérique

« Si tu préfères la richesse à la liberté, rentre chez toi en paix, et agenouille-toi pour lécher les bottes du tyran qui te nourris » – Samuel Adams

 

Lorsqu’on se replonge dans les tréfonds de l’Histoire américaine, il est toujours surprenant de tomber sur une culture politique des États-Unis qui nous semble inconnue. Quoi de plus paradoxal en effet que le pays du Patriot Act et de Donald Trump ait eu pour Père Fondateur un Benjamin Franklin qui déclare : « Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre, et finit par perdre les deux » ? Pour autant, c’est bien ce même pays qui a connu deux évolutions opposées à partir des mêmes références passées.

En France, il est difficile d’appréhender les États-Unis sans un dédain intellectuel mêlé à un bagage de préjugés que les évènements récents ne semblent que confirmer : une Amérique superficielle, mercantile, bigote, violente, sensationnaliste, raciste, machiste, xénophobe et ignorante de tout ce qui l’entoure, si ce n’est plus. En clair, le symbole du beauf et de la téléréalité, que Trump ou la télévision n’ont fait qu’incarner lors de la campagne présidentielle, et qui semble confirmer les pires craintes exposées par le film Idiocracy. Malgré un amour du comparatisme, souvent sélectif, entre l’Oncle Sam et notre propre civilisation « européenne », il s’avère que notre rapport aux États-Unis est bien plus ambigu qu’on veut bien le penser. En effet, cette Amérique-là, on la reproduit pourtant : à l’entreprise, à la télévision, dans nos écoles de commerce, dans notre langage, jusqu’en politique même. Il est alors hypocrite de fustiger Goldman Sachs lorsqu’en secret on rêve d’être Di Caprio dans Le Loup de Wall Street ou qu’on s’émerveille devant le Tonight Show : ce que beaucoup rejette dans les États-Unis, c’est finalement une partie d’eux-mêmes. Cette fascination-rejet, ce « je t’aime moi non plus » de la frustration, c’est l’Histoire qu’on veut se raconter et que l’Amérique se raconte depuis une trentaine d’années. Pour ne pas dire depuis toujours.

Cependant, il existe une autre Amérique, certes occultée, mais que l’ascension de Bernie Sanders a remis sur le devant de la scène : et c’est à cette Amérique, celle finalement que les intellectuels français oublient pour mieux dénoncer « les États-Unis », cet espèce d’institution monolithique regroupant les banques, le Second Amendement, la CIA et le gouvernement, que nous allons nous intéresser.

L’américanophobie est une vieille rengaine typiquement française, qu’on retrouve déjà chez Tocqueville (avec toujours cette fascination coupable) et que la Guerre Froide n’a fait qu’accentuer. Néanmoins, dès les années 50, les intellectuels marxistes de Saint-Germain des Prés s’émerveillaient du jazz, de la beat generation et des films noirs ; dans les années 60, c’était le mouvement hippie et les westerns ; dans les années 70, le rock progressif et le Nouvel Hollywood ; de nos jours, la folk et Noam Chomsky. Autant de choses interdites en URSS d’ailleurs.

Ce qu’on pourrait appeler « l’Amérique de gauche », c’est finalement une Amérique dépolitisée, mais particulièrement engagée, qui nous entoure au quotidien mais dont on préfère oublier l’américanité : Bob Dylan, Woody Allen et le progressisme californien de Berkeley. Stanley Kubrick n’était-il d’ailleurs pas américain, tout comme les postcolonial studies, les gender studies ? L’activisme américain sur les campus n’inspire-t-il pas les étudiants français à l’université, de même que le langage politique du rap, la sociologie interactionniste et la psychologie des séries ?

Cette Amérique de la New Left, elle est aujourd’hui bien souvent cultivée et riche, et c’est bien pour cela qu’elle a été la cible privilégiée des démagogues : en effet, à la différence d’un Michael Moore, elle entretient sa propre mise à l’écart, dans des communautés autogérées (héritage du socialisme utopique et de la culture hippie et anarchiste) ou dans des quartiers gentrifiés, et semble être une façon de vivre au-dessus d’un peuple américain mal dégrossi, à l’image de la famille de Captain Fantastic. Ce film nous donne d’ailleurs une piste intéressante de réflexion, lorsque la cadette cite par cœur la Constitution américaine.

Or, n’est-ce pas ce texte même que l’Amérique télévangéliste cite à tout va ? Comment une même référence peut-elle lier deux Amériques aussi opposées ?

On pourrait dire que ces deux Amériques vivent sur un quiproquo, deux images contradictoires de l’idéal américain, de l’American Way of Life, à l’image des deux significations que le fameux « No taxation without representation » du Boston Tea Party peut revêtir : soit la volonté qu’on ne veut pas d’impôt car on n’est pas représenté, soit celle d’être représenté car on paye des impôts. Et quoi que cette deuxième vision semble être celle de Samuel Adams, il semble que le changement de sens qu’elle a pris au cours du temps dans l’historiographie américaine et étrangère est révélatrice d’un changement de mentalité qui nous touche aussi. La France aime bien finalement projeter à l’Amérique cette image complaisante du libéralisme sauvage. Or, ce serait oublier que Thomas Jefferson avait horreur des banques et que les New Dealers entourant Franklin Delano Roosevelt avaient une vision très étatiste de l’action publique. Loin de l’écologisme d’un Jack London, de l’humanisme d’un Walt Whitman ou de la poésie transcendantale de Ralph Waldo Emerson, la France s’est rendue imperméable à tout ce qui était estampillé « Made in USA », ou plutôt, à tout ce qui contredisait l’image qu’elle s’en faisait : plutôt que de chercher à comprendre, au sens historique du terme, un Thomas Jefferson, sûrement préférons-nous nous arrêter au fait qu’il avait des esclaves. Il n’est alors pas surprenant que l’histoire américaine, la recherche universitaire et l’étude de ses philosophes (comme William James) soit si peu développée en France, par amour propre mal placé sans doute. Or, l’ignorance n’est jamais une vertu, et l’on ne saurait s’enorgueillir du manque d’études françaises sur le sujet, et ce d’autant plus que, si la gauche américaine critique la politique de la droite, c’est justement parce qu’elle estime que c’est là trahir l’idéal américain. On aurait tort de penser que ces américains ne sont pas fiers de leur pays ou de ce qu’ils sont : ils font seulement la part des choses entre l’Amérique qu’ils rêvent et celle qui est, tout comme bon nombre de français le font pour leur propre pays. Ils critiquent l’Amérique parce qu’ils se sentent américains, et d’une certaine manière, leur combat est celui de l’image qu’ils se font des États-Unis. C’est une guerre des représentations qui se joue à travers ce conflit des interprétations. Penser la France comme le pays de la Révolution Française, du Front Populaire et de la Sécurité Sociale, ce n’est pas pareil que d’en faire la terre du Roi Très-Chrétien ou du Premier Empire : penser l’Amérique comme le pays du capitalisme et des armes à feu, ce n’est pas pareil que d’en faire l’asile des scientifiques juifs, l’espérance démocratique du XIXe s et la terre des Amérindiens.

Au final, cette image que l’on renvoie de l’Amérique finit par devenir aussi la représentation qu’elle se fait d’elle-même, s’exacerbant jusqu’à la caricature. Suivant l’inévitable culture politique américaine de la contestation, l’Amérique des clichés qui a triomphé aux élections a cependant ranimé une tradition américaine qui ne demande qu’à être redécouverte, celle de MLK et d’Henry Thoreau : de manière différente mais toujours recommencée, l’opposition binaire Patriot et Loyalist, Nord et Sud, semble se répéter inlassablement, faisant des États-Unis une éternelle « House Divided » (Abraham Lincoln).

 

Louis Barchon

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