De l’Histoire à la story

Camille Pradel de Lamaze

A l’heure où les journaux s’attachent au spectaculaire, la doxa tend à se substituer à l’information véritable. Cette croissante opacité des consciences nous invite à évoluer dans un univers parallèle bien connu de tous : les réseaux sociaux.

Près de 915 mètres d’écrans défilent sur notre smartphone quotidiennement. La communication est devenue reine et les acteurs et spectateurs de notre société capitaliste ne peuvent plus se passer de ces outils communicatifs fulgurants. Tout devient accessible et publiable à portée du smartphone et les usagers, s’exposant continuellement, promeuvent gratuitement les biens et services dont ils jouissent. Ainsi absorbés par ces outils devenus essentiels, nous dormons d’« un sommeil sans rêves » (Emmanuel Souchier) tandis que le tissu social se trouve transfiguré par des réseaux à visée plus marchande que communicationnelle…

Utilisés tout aussi bien par les particuliers (et citoyens plus ou moins éveillés que nous sommes), que par les institutions ou les marques, ces plateformes deviennent normes, poussant à se conformer dans l’espace concret, quoique virtuel, pour ne pas dire superficiel.

 

Les réseaux sociaux peuvent-ils être de véritables espaces d’affirmation politique (et non plus seulement d’affirmation du soi), et ce malgré leurs vices, ou servent-ils juste l’uniformisation sociale et la consommation effrénée ?

D’abord se pose la cruciale question de l’éveil : il constituerait un manque cruel à ce que Philippe Murray nomme notre « société d’acteurs ». Continuellement en représentation et à la recherche du sensationnel, nous vivons une sorte de « dimanche de l’histoire » : rien ne se passe réellement et nous nous enfermons dans notre propre immanence. Il n’y a plus rien de transcendant dans notre société festivocrate. Évènements, coups médiatiques, drames et rebondissements forgent notre rapport au monde tandis que le storytelling se substitue à la vérité et, in fine, à l’Histoire, à travers des anecdotes généralisées. Un ancien cadre de Facebook affirmait, il y a presque un an déjà, que son entreprise, machine à « dominer silencieusement nos vies » selon la formule d’Evgeny Morovoz, déchirait le tissu social. Au même moment, l’écrivain Yann Moix se fendait, dans l’émission On N’est Pas Couché, d’un commentaire sur notre siècle, affirmant avec la dose de sarcasme le caractérisant : « C’est quoi le XXIème siècle ? C’est une société où si vous annoncez à Nabilla que sa mère est morte elle est très très triste, vous lui annoncez que son compte Facebook est bloqué, elle se suicide ». Mais, bien qu’évidemment moqueuse et satirique, cette remarque nous plonge une nouvelle fois dans le rapport d’une société à ses outils communicatifs de masse. Le géant Facebook permet à plus de 2,2 milliards d’utilisateurs (dont 33 millions en France), de partager allégrement leur vie et toute sorte de contenu. Il n’y a qu’à compter le nombre de bouées joyeusement régressives tapissant nos murs Instagram (racheté en 2012 par Facebook) à l’approche des premiers rayons de soleil pour constater une sorte de mode, un phénomène d’uniformisation masqué par un désir apparent de distinction. Pourtant, ici, difficile de distinguer, à l’instar de Bourdieu, des styles de vie radicalement séparés, tant le consensus régit les pensées. L’image prend le dessus, et il convient d’étudier les détails pour parvenir à identifier les classes sociales puisque chaque personne en possession d’un gadget numérique peut jouir librement de l’autopromotion et de l’exposition de son mode de vie, de son assiette à ses fréquentations. Le neurologue Lionel Naccache, non loin de Noam Chomsky sur ce point, met parfaitement cette virtualité en lumière lorsqu’il explique que « notre usage illimité de la fiction pour parvenir à exister » est la seule liberté dont nous puissions jouir. Nous sommes dépendants du virtuel, des clones « quasiment en liberté, enfermés dans des cases immenses » (Nekfeu), puisque le réel nous échappe à travers la médiatisation d’un quotidien spectacularisé, qui perd ainsi tout ce qu’il peut contenir d’ordinaire… L’affirmation de « soi » passe donc ici par la surexposition, et par son corollaire, la consommation.

 

Guy Debord aurait sûrement beaucoup à dire sur notre temps. La fracture entre réel et virtuel, public et privé semble pourtant inédite. Nous nous livrons désormais au même jeu, celui de la fuite vers l’immatériel, du refuge dans le soi englobant des réseaux. Des relations se créent à travers des écrans. Les émojis et réactions possibles étouffent à chaque mise à jour le panel d’émotions que nous pouvons partager, réduisant drastiquement notre champ de manœuvre sensible. Ces interactions se font à travers des images, des gifs ; nos photos de profil seules distinguant les interlocuteurs, et, ainsi protégés par de petites boites numériques, nous prenons une confiance démesurée en nos capacités communicatives (il n’y a qu’à ouvrir Twitter pour assister à une foule de débats) alors même qu’une grande part de notre message s’égare, englouti par les raccourcis d’une situation d’urgence perpétuelle dans laquelle personne ne prend le temps de s’exprimer de façon audible. « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement » (Boileau), mais encore faudrait-il (ré)apprendre à voir pour concevoir, ne pas prendre l’image comme vérité directe, cesser d’être de formidables théoriciens en pratiquant le stalking, questionner à nouveau les évidences et fuir la doxa et ses fake news

« Au moindre revers funeste, le masque tombe ; l’homme reste et le héros s’évanouit » annonce gravement Rousseau. L’image n’est que façade, nous ne montrons que ce que nous voulons que les autres voient… Le personnage social et virtuel n’est donc que leurre. Dans cette optique fleurissent sur Instagram de mystérieux comptes privés nommées Finsta, couplés à des Rinsta. L’un, paradoxalement nommé « fake », est privé, et permet l’émergence de la « vraie personnalité » moins travaillée et plus spontanée que le public qui, possiblement professionnel, garantit une image lisse formatée aux exigences esthétiques d’Instagram. Ce phénomène éclaire le rapport que nous entretenons avec l’image à l’heure des réseaux sociaux : exposer à tout prix chaque versant de sa vie, surtout son moi social et sa part d’animal politique provient de notre rapport à la consommation. Nous sommes autant avides de marchandises que de contenus, d’images que de reconnaissance sociale. Le besoin de consommation couplé à celui de consolation (Stig Dagerman) transforme les internautes en pions à la recherche de la validation sociale de leur double médiatique et chaque notification fournit la dose nécessaire de dopamine. Porter ce masque narcissique s’avère nécessaire à l’heure où tout devient monnayable en termes de capital aussi bien économique, symbolique, que culturel. Il suffit de dénombrer les influenceurs pour constater que la visibilité et que la e-réputation ont, par exemple, une très forte valeur marchande.

 

Mais le cercle vicieux est enclenché puisque, par antithèse, les utilisateurs ressentent un besoin d’authenticité, d’individualité, qui prend alors son expression dans l’acte de publier au sein d’une énième case de ce qui relève de l’intime. Mais que reste-il d’une intimité publiée sinon un contenu comme un autre ? Où se trouve la magnification du quotidien et de l’ordinaire, ce désir initial, peut-être naïf, de vérité ? Nulle part. Les apparences l’emportent dès le processus de création d’un second compte, lorsque commence la jonglerie des facettes de nos personnalités. En cela, les réseaux sociaux deviennent des machines à fabriquer des identités, à dédoubler celles existantes pour, finalement les confondre, les uniformiser, les incorporer à ce grand phénomène médiatique. Image frappante, les numéros de téléphone s’oublient au profit des pages et des systèmes de messagerie : on échange des images, des informations visuelles et le cryptage binaire remplace ces dix chiffres, qui, précisément, recelaient bien plus de mystère, une part de magie dont le désenchantement de la société nous prive cruellement.

Réenchanter le monde, se désintoxiquer des médias dont nous sommes le produit s’avère salutaire dans une époque qui ne laisse de place qu’à la rêverie dirigée et nous offre une vie de consommation sur écran, pour, enfin, laisser une place à l’authenticité et laisser tomber nos masques.

Lisa Gnaedig

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