Une brève histoire de la jeunesse

Par Matthieu Lacombe

Ambroisie conférant la jeunesse éternelle aux dieux de l’Olympe, fontaine de jouvence, pommes d’or d’Idunn : la jeunesse éternelle est source de fascination, alimente les légendes et récits mythologiques d’une humanité universellement confrontée à sa condition mortelle. On retrouve dans la plupart des cultures des cérémonies qui marquent la fin de l’enfance puis le début de l’âge adulte. Formels ou informels, ces épisodes demeurent des évènements marquant une transition entre deux âges de la vie : de la très officielle majorité, conférant la citoyenneté, au chapelet des premières fois en tout genre, force est de constater que nos sociétés “individualisées”, “sécularisées”, au “lien social rompu” conservent leurs propres rites de passage. C’est dans cette période de transition que vient se loger la catégorie de jeunesse de chaque époque. Il est donc nécessaire de rappeler ce lieu commun non moins banal qu’essentiel : Être jeune, c’est d’abord ne plus être un enfant, sans toutefois complètement avoir intégré l’âge adulte. La jeunesse est en premier lieu une non-appartenance, un arrachement à une catégorie (l’enfance) qu’il s’agit de fuir, et bien souvent dans le même temps le rejet par une autre catégorie (l’âge adulte) qui se voit perturbée par l’arrivée de nouveaux éléments. C’est pourquoi la jeunesse est souvent décrite comme étrangère à la réalité sociale. Ainsi, évoquant des contextes bien différents, Pierre Bourdieu parle de “cette sorte d’existence séparée qui met hors jeu socialement” (« La jeunesse n’est qu’un mot » – 1979) et Philippe Ariès d’une “manière de quarantaine” (L’enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime – 1973). Bien plus qu’une classe d’âge objective et éternelle, celle des 18-25 de la SNCF, la jeunesse est avant tout déterminée par une réalité sociale située et des représentations qui excèdent largement ce que l’on caractérise comme “jeune”. Elle s’inscrit dans une histoire marquée par des mutations profondes de l’univers social : institutions scolaires, monde du travail, schémas familiaux, etc. Ces transformations influent non seulement sur les rites, mais également sur le regard, attendri ou effrayé, compatissant ou réprobateur, qu’une société dans son ensemble porte sur ceux qu’elle considère tantôt comme porteurs d’un avenir radieux, tantôt comme une menace, et qu’il s’agit toujours de conformer aux normes de conduites qu’elle attend de ses membres. En ce sens, la jeunesse est donc par excellence l’âge de la formation, qui ne peut manquer de faire naître révoltes et protestations. Et c’est bien parce que la jeunesse n’est pas définie de toute éternité mais porteuse et reflet des espoirs et des craintes d’une époque et d’une société donnée, qu’il paraît important de s’y attarder. À travers cet article introductif, nous nous sommes attelés à établir une généalogie, nécessairement partielle, d’une jeunesse en particulier : la nôtre. Celle d’une génération née au tournant du XXIè siècle, dans une période de crises majeures, qui possède ses problématiques propres, tout en héritant de ses aînés un appareil mythologique et discursif particulièrement fort.

“la jeunesse éternelle est source de fascination, alimente les légendes et récits mythologiques d’une humanité universellement confrontée à sa condition mortelle”

 

Au théâtre du Montfort, dans le XIVème arrondissement, passait récemment une adaptation du livre 20 ans et après  de Thierry Voetzel. Ce texte, actuellement réédité aux éditions Verticales, est une retranscription de plusieurs entretiens enregistrés en 1978 entre le philosophe Michel Foucault et Thierry Voetzel, alors âgé de 20 ans. Il n’est pas ici question d’un jeune homme interrogeant son prestigieux aîné, mais d’un philosophe reconnu (Foucault avait alors choisi de garder l’anonymat) s’intéressant à celui qu’il perçoit comme « le garçon de vingt ans par excellence », et désireux de presque s’effacer, pour laisser s’exprimer une « voix jeune » et à travers elle, la jeunesse toute entière de ces années-là. En voyant ce spectacle, et l’incarnation par un comédien talentueux, jouant à peine, de celui que Foucault avait érigé en archétype, nous, spectateurs du même âge, sommes frappés d’un sentiment troublant de familiarité. Comme si des traits demeurés intacts, de cette jeunesse de 68 à la nôtre, pouvaient nous laisser croire que nous ne faisions qu’un avec elle, que nous étions de la même époque. Comme si, âgés comme nos parents ou grands-parents aujourd’hui, ces ex-jeunes nous étaient aussi, encore, des frères – oui, nous écoutons les Rolling Stones et chantons Patti Smith – nous croisons encore dans les rues, devant les cinémas, dans nos soirées, le parfum reconnaissable du cannabis et quelques bons amis prêts à effriter du shit sur un coin de table ; Michel Foucault n’a pas pris une ride, et pour ceux qui font des études, nos maîtres sont tous héritiers d’un structuralisme historicisé et sémiologique ; nous portons encore vestes en jean, vestes en cuir, pantalons pour les femmes, des briquets à l’effigie du Che ; nous avons tous connu un ou deux punks, une poignée de gothiques dans nos anciennes classes de lycée. D’aucuns diront peut-être, et sans doute avec raison, que les nouvelles technologies ont transformé notre rapport à la culture : mais à l’heure des téléchargements pirates et des rêves de musique gratuite, les plus musicos d’entre nous se ruinent de la même délicieuse damnation devant les étals de vinyles. Quelles différences pouvons-nous alors opposer à ce jeune de 20 ans, vieux de 70, et dont nous nous sentons si proches ? La principale, si flagrante qu’elle a tendance à occulter les autres, et qu’on serait tenté de la baptiser notre unique différence, est celle de la Révolution. Les écrits et manifestations de cette période, que les commémorations actuelles nous rappellent, sont encore imprégnés de l’espérance marxiste, nimbés d’une croyance fiévreuse ou patiente : « Avant, je me disais : la révolution, c’est dans deux ans – aujourd’hui, je sais que ce n’est pas vrai, que la révolution, si elle arrive, ce sera dans très longtemps, ce sera très dur et très long… et que ce sera terrible. N’empêche que c’est comme ça… c’est de ça que j’ai envie, moi. » disait alors la jeunesse au philosophe.

           “Dans la bouche de ceux qui la célèbrent, la jeunesse rêve de révolution libérale, de contre-révolution, d’insurrection socialiste ou anarchiste”

Ces jeunes d’il y a 50 ans étaient, sur bien des aspects – sociaux, culturels notamment – en rupture avec les générations précédentes, et pourtant leurs engagements empruntaient le même vocabulaire politique. À partir de la Révolution Française, et tout au long du XIXè siècle, est apparue la figure romantique d’une jeunesse porteuse des aspirations du siècle. Dans l’imaginaire politique, tenir la jeunesse dans son camp, c’est tenir l’avenir. Elle est donc exaltée tant par les forces révolutionnaires que par les courants républicains et réactionnaires. Ecoutons Lénine : « La jeunesse sera toujours la première à marcher pour une lutte où il faut faire don de soi. » ou Bernanos : « La fièvre de la jeunesse maintient le monde à la température normale. » Dans la bouche de ceux qui la célèbrent, la jeunesse rêve de révolution libérale, de contre-révolution, d’insurrection socialiste ou anarchiste, et trouve des organisations, structures partisanes, pour l’encadrer. Pour les élites dirigeantes, le service militaire joue à cet égard un fort rôle de socialisation masculine et de contrôle d’une catégorie de population perçue comme dangereuse. Il faut noter qu’avant le XXe, la jeunesse est masculine : la jeune femme dispose d’un temps bien moins conséquent entre son statut de fille et celui d’épouse. Bien évidemment, les individus qui s’identifient à cette figure romantique sont une minorité au XIXe, mais l’exaltation-contrôle d’une jeunesse qu’il s’agit de maintenir dans son giron trouvera son expression la plus criante dans les régimes fascistes et autoritaires du XXe qui entendent utiliser son ardeur au service de l’avènement d’un homme nouveau. Les jeunes de 1968 héritent donc d’un statut paradoxal : à la fois promesse d’avenir et éternel danger, leur position leur permet de revendiquer de nouveaux droits. Ils sont très nombreux (baby-boom), n’ont pas connu la guerre, vivent une période de croissance économique qui semble inarrêtable, observent l’apparition de mouvements contestataires dans toutes les sociétés occidentales, et s’approprient une nouvelle “culture jeune” elle-même porteuse d’un discours émancipateur. Le printemps 1968 n’est pas un éclair insurrectionnel surgi du néant : il cristallise les tensions sous-jacentes d’une société conservatrice qui ne parvient plus à contenir les élans romantiques de sa jeunesse, qu’elle a pourtant contribué à promouvoir.

“si nous pensons sérieusement à la révolution, c’est plutôt presque comme une crainte”

Cinquante ans après, les révolutions du XIXe et XXe siècle font encore rêver ; mais désormais le rêveur est conscient de son sommeil, et si nous pensons sérieusement à la révolution, c’est plutôt presque comme une crainte, avec le sentiment qu’une contre-révolution conservatrice revenant sur les acquis – ou presque acquis – de 68 semble aujourd’hui forte de la violence que nous avons perdu. Sans accuser notre génération de dépolitisation (nos engagements prennent une forme autre que celle des nos aînés), il nous faut d’abord prendre acte de la disparition d’un certain nombre de structures et d’un certain passage propre à anéantir en nous la croyance en de grands soirs. Les cinquante ans qui nous séparent de mai 1968 ont marqué un formidable renversement de paradigme, non seulement idéologique, mais dans les structures sociales les plus profondes. La plus évidente de ces mutations est la “victoire” des démocraties libérales et du modèle américain face au bloc soviétique qui signe l’avènement d’une hégémonie idéologique. Mais les conséquences, pour la jeunesse en particulier, sont bien plus profondes : le libéralisme économique, grand vainqueur des années 1980, signe l’arrêt de mort des grands bassins ouvriers. Or, la CGT et le parti communiste jouent, chez les milieux ouvriers, un rôle de socialisation politique très fort. S’il serait faux de considérer que les étudiants de mai 68 sont les enfants d’ouvriers des mines du Nord, cette politisation massive insuffle un discours marxiste à tous les étages de la société. En vingt ans, les jeunes étudiants marxistes de 68 sont devenus les cadres d’une économie de marché triomphante, porteurs d’un discours européiste fasciné par le libre-échange, pendant que leurs homologues ouvriers grossissaient les rangs d’un chômage structurel qui n’a cessé dès lors de se massifier sous l’effet d’une concurrence internationalisée. Les soulèvements de 1968 n’ont rien d’une révolution, ils signent bien plutôt le baroud d’honneur d’un mouvement ouvrier déjà faiblissant et qui devra subir une lente agonie dans les deux décennies suivantes, et l’ouverture d’une phase de combats politiques au cours de laquelle les batailles “culturelles” ont remplacées les luttes économiques et politiques. Si des mesures aussi fondamentales que le droit à l’IVG, l’abolition de la peine de mort ou la dépénalisation de l’homosexualité, ont été obtenues entre 1970 et 1990, elles maquillent mal le renoncement, y compris des grandes forces de gauche, à une lutte dans le sens d’une égalisation des conditions matérielles. Dès lors, la jeunesse d’aujourd’hui, née dans la décennie 1990, est la fille d’un divorce d’avec les valeurs et espoirs de la gauche ouvrière traditionnelle qui peine à admettre sa défaite, et d’une union manquée avec un modèle libéral qui subit crises sur crises, pousse vers le chômage des masses toujours plus importantes de la population, provoque des inégalités jusqu’ici jamais atteintes, et met en péril l’équilibre instable de notre environnement. Si la jeunesse est, comme nous l’avons proposé en introduction, une non-appartenance, peut-être n’a-t-on jamais été si “jeunes”, peut-être n’avons nous jamais si désespérément souhaité rejeter les erreurs de nos aînés, et dans le même temps manqué si cruellement de modèles vers lesquels nous tourner.

“La jeunesse est omniprésente : la publicité et le marketing en usent et abusent”

Pourtant, tout se passe comme si depuis le XIXe siècle, une « culture jeune » s’était perpétuée, mais vidée de son contenu proprement politique pour se transformer en produit consommable. La jeunesse est omniprésente : la publicité et le marketing en usent et abusent, les corps exposés à longueur de vitrines, trop souvent féminins et blancs, témoignent de l’obsession que cette société entretient vis-à-vis d’une jeunesse qu’il est de bon ton de regretter, y compris chez ceux qui en sont à peine sortis. Société schizophrène, qui glorifie la jeunesse dans son imagerie sociale, mais tend à abandonner de plus en plus ses véritables jeunes, qui vivent une situation réelle bien éloignée de ces fantasmes publicitaires. Car, notre génération a vécu, par rapport à ses parents, une précarisation massive, un accueil bien plus difficile sur le marché du travail, des coupes drastiques dans les budgets de l’éducation nationale et de l’enseignement supérieur depuis le milieu des années 2000 et tout cela malgré une inflation massive des qualifications. Surtout, après une réduction des inégalités scolaires, économiques et sociales, les politiques néo-libérales ont creusé des écarts massifs entre les différentes strates de la société, ce que beaucoup vivent comme des injustices flagrantes : inégalités territoriales entre métropoles et milieux ruraux, entre centres urbains gentrifiés et banlieues populaires, fournit, dans des conditions matérielles, un terreau propice à des discours de haine. C’est au coeur du principe néo-libéral, associé à un racisme structurel, qu’il faut analyser l’adhésion d’un nombre toujours plus important de jeunes aux valeurs d’extrême-droite. S’il faut prendre en compte l’abstention massive des 18-30 ans, il n’en demeure pas moins que le FN est le parti majoritaire chez cette catégorie de population dans les dernières élections. La sociologie électorale nous montre que ce vote est corrélé à la marginalisation d’une certaine partie de la jeunesse. A cette tentation nationaliste et raciste, répond une autre jeunesse marginalisée : celle des banlieues. Les jeunes que l’on appelle “issus de l’immigration”, comme pour bien rappeler la différence ethnique qui peut exister entre les jeunes français blancs et les autres, sont les victimes d’une politique consciente de marginalisation : ghettoïsation, précarisation, discriminations et répression sont le quotidien d’une jeunesse qui se trouve exclue de la communauté nationale dans les faits comme dans les discours. Ainsi, il n’est pas étonnant que les banlieues soient tout à la fois le foyer d’une violence aux formes diverses, parfois tragique, et le lieu d’une culture vivante – sans doute l’une des dernières – qui développe sa propre langue, ses formes artistiques spécifiques, produisant par là une identité parallèle à celle dont ils sont arbitrairement rejetés. Plus que toute autre, la jeunesse des quartiers populaires est en manque d’un sentiment d’appartenance : largement définie socialement par l’origine de ses parents ou grands parents, elle est pourtant née et a grandi dans la citoyenneté française. Au manque de repère idéologique commun à toute notre génération, vient s’ajouter le déficit communautaire et identitaire. Cocktail explosif qui ouvre la voie chez les plus fragilisés à des dangers extrêmes comme l’embrigadement dans des groupes délinquants, mais permet en contrepoint l’invention de nouvelles formes d’identité, de collectif, qui viennent répondre à ces manques.

“Tour à tour injonction normative et revendication identitaire, le discours sur la jeunesse manque souvent le discours de la jeunesse.”

Parler de la jeunesse n’est donc pas une évidence, il faudrait plutôt parler des jeunesses, qui se côtoient, se mélangent, s’affrontent parfois, sans qu’un individu puisse se laisser réduire à l’une d’entre elles. Tour à tour injonction normative et revendication identitaire, le discours sur la jeunesse manque souvent le discours de la jeunesse. C’est sans doute une des raisons qui expliquent les ressources explosives de cette catégorie d’âge. Sortant du cadre strictement coercitif de l’enfance, la jeunesse est une période de ré-appropriation du discours, qui lorsqu’elle est empêchée, produit frustrations et colères. Face à une conception naturaliste des comportements soit-disant nécessaires de la jeunesse (impulsive, créatrice, révoltée, passionnée, etc.) il s’agit de rappeler que l’adoption par certains jeunes de comportements socialement déviants est strictement dépendante d’une exclusion face à laquelle ils se constituent en réaction. Ses mouvements parfois violents de protestation résultent d’une réaction face à un processus de coercition, ayant pour objectif de la faire correspondre aux exigences économiques et politiques de la machinerie sociale, exigence qui s’impose aux jeunes depuis l’enfance mais qu’ils conscientisent d’autant mieux qu’ils quittent l’enfance, et que l’âge adulte leur ouvre peu à peu les portes d’une rationalisation du monde. Période d’apprentissage, de formation, la jeunesse est en réalité surtout une période de conformation, à laquelle les individus se soumettent de manière différenciée. C’est ici que jouent à plein les différents déterminismes sociaux, économiques, de genre, qui modifient en profondeur les expériences individuelles. Dans ce hors-série, La Gazelle souhaitait donner la parole à la jeunesse, elle n’aura pu la donner qu’à des jeunes, chacun se saisissant de sa propre jeunesse comme d’un bien précieux ou d’une malédiction. La jeunesse, parce qu’elle se vit et s’éprouve dans des expériences concrètes, est nécessairement incarnée et se refuse obstinément à toute conceptualisation. L’historien Ivan Jablonka le dit avec poésie : “Elle est une énigme et un privilège, comme tout ce qui fuit.”

Matthieu Lacombe

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