Seul dans la multitude : l’épreuve du baccalauréat en Chine

Notre correspondant à Beijing (Pékin) revient, à l’occasion de la période du Baccalauréat et des débats sur la sélection à l’entrée des universités en France, sur la signification sociale de l’examen équivalent en République populaire de Chine. Cet examen sélectif, comme il est de coutume dans les pays asiatiques (Japon, Corée), détermine quelles populations entrerons dans les réseaux d’enseignement supérieure du pays et est donc révélateur des inégalités sociales et territoriales internes de la seconde superpuissance internationale, et de comment celle-ci fabrique ses élites. 

Alors que nos lycéens se préparent au baccalauréat, certains dans l’angoisse d’un résultat positif sur parcoursup, leurs homologues chinois ont passé le 7 juin leur examen national d’entrée à l’université. Le gaokao, abbréviation pour le « l’examen national d’entré dans l’éducation supérieure », c’est 9,4 millions de candidats chaque année pour une place dans les universités du pays. En fonction du score obtenu à l’examen, et de leur classement au sein de leur province, ils sont admis ou non à l’université de leur choix. En théorie, l’examen se veut méritocratique : les meilleurs élèves de chaque province peuvent accéder aux meilleures universités. En pratique, les inégalités sont nombreuses et font du gaokao un examen extrêmement compétitif. Les professeurs répètent à l’envi à leurs élèves cette phrase résumant l’esprit de cette épreuve : « Qianjunwanma, guodu muqiao » (c’est à dire : « une armée de dix mille hommes et chevaux, une personne à la fois peut traverser l’étroit pont de bois »). Dis autrement : tout le monde ne peut pas passer cette épreuve de la même manière, avec le même succès.

Parmi les raisons expliquant cette situation, le fonctionnement même de l’examen. Si celui-ci est national, les résultats et le classement final est provincial. En d’autres termes, chaque université réserve un quota de place par province. La province où est située l’université est privilégiée, pour les autres c’est à la discrétion de l’université. Celles-ci recrutent généralement davantage d’élèves là où l’éducation secondaire est la plus développée. Les quotas ne sont pas liés à la population d’une province. Prenons un exemple : l’université de Nanjing (l’une des meilleure du pays) accueille 3300 nouveaux étudiants des 31 provinces chinoises chaque année. Sur ces 3000 places, on peut imaginer que 150 sont réservées aux étudiants du Jiangsu, 100 au Hebei, etc. Ainsi, un élève classé 108e de sa province au Hebei ne serait pas admis, mais un élève classé au même niveau au Jiangsu le serait. Un autre exemple reflétant ce système arbitraire : l’institut des affaires étrangères de Beijing (waijiaoxueyuan), une école dépendant du ministère des affaires étrangère, recrute la plupart de ses étudiants dans les provinces dites « développées » : Shanghai, Beijing (Pékin), Jiangsu, etc. Avant les années 2010, elle ne recrutait même pas d’étudiant dans le Gansu, une province plus pauvre de l’Ouest du pays. Depuis peu, deux ou trois places ont été ouvertes pour les étudiants du Gansu.

Ce qui amène au second problème : la plupart des universités dites « d’élites » (les universités dites « 985 » ou celles « 211 » d’après leurs désignations officielles) sont situées à Beijing, Shanghai, dans le Jiangsu ou le Guangdong. Or, ce sont ces provinces qui accueillent souvent les meilleurs lycées. En particulier pour à Beijing ou à Shanghai, le nombre relativement réduit d’étudiant et la qualité des lycées rend le concours de facto plus « simple ». Au Jiangsu, au Guangdong, ou Hebei le nombre d’étudiant le rend au contraire très compétitif. En 2016, des parents avaient manifestées devant le gouvernement provincial de ces provinces contre une diminution des quotas alloués aux étudiants locaux au profit des provinces plus pauvres (Xinjiang, Tibet, Mongolie Intérieure, etc.)

Ces provinces sont en effet des sortes d’équivalents des « zones d’éducation prioritaires ». Pauvres, avec la présence de nombreuses minorités ethniques, il est difficile d’attirer de bons professeurs et d’installer des universités renommées.  Beijing a donc mis en place un système de discrimination positive favorisant les étudiants d’une des 55 minorités ethniques en leur donnant des points supplémentaires. D’autres part, le gouvernement encourage à coup de subventions l’installation de professeurs dans ces provinces pour améliorer les lycées et universités locales. Pourtant, ce n’est pas pour autant que de nombreux Tibétains ou Ouighours affluent dans les universités pékinoises. Ces places peuvent être prises par des Hans (l’ethnie majoritaire) résidant dans ces provinces, etc.

Mais ce sont dans les provinces les plus peuplées et souvent moins riches qu’il est réputé être le plus difficile : Henan, Hunan, Shandong, etc. Ces provinces ont beaucoup de difficultés à attirer des enseignements (fin mai, plusieurs milliers d’enseignants du secondaire ont ainsi manifesté dans l’Anhui) tandis que les étudiants sont soumis à une compétition acharnée pour avoir une chance d’atteindre les meilleures universités du pays. Ci-dessous, une traduction d’un court texte envoyé par une lycéenne du Henan, décrivant son quotidien en terminal. Son témoignage reflète la situation dans ces provinces ou la compétition est la plus acharnée. Si tous les lycéens chinois sont soumis à une charge de travail colossale selon nos standards, tous ne subissent pas une pression similaire. Cette expérience, il faut le préciser, est extrême, même aux standards chinois.

« Mon lycée se trouve dans une ville du Nord de la Chine. A l’échelle de la Chine, celle ville est petite (1.5 millions d’habitants), mais mon lycée compte une dizaine de milliers d’élèves. Tout le monde porte le même uniforme blanc, garde les mêmes cheveux courts, tous soumis au même rythme effréné.


Tous les matins, alors que le jour ne s’est pas encore levé, j’attends le bus scolaire en bas de l’immeuble. L’intérieur du bus est, par contraste, très clair. Les autres sont soit en train de tenir un livre qu’ils apprennent par cœur, ou somnolent. Dehors, c’est toujours la nuit noire.

Tous les lundis matin, c’est la levée du drapeau. Excepté pendant les quelques minutes où l’on chante l’hymne national, les autres ont la tête plongée dans leur livre. Les élèves d’une même année (terminale, …) sont répartis en deux groupes, A et B, en fonction de leurs résultats. A tour de rôle, un groupe monte sur la scène, crient les citations visant à s’encourager les uns les autres; ceux d’en bas font les sourds et continuent d’apprendre leurs livres.

Notre salle de classe fait face au soleil, avec de grandes fenêtres : s’il n’en était pas ainsi, ce serait probablement encore plus oppressant. Chaque jour, nous sommes assis presque quinze heures dans cette salle de classe. Si on lève la tête, les banderoles rouges suspendues aux murs, sur lesquels sont écris des slogans comme « la volonté dans le bac ».

Le lycée n’a qu’une seule visée : l’examen. Dans cette optique, en dehors des programmes, les professeurs n’enseignent rien : inutile même de parler d’arts, de musique, de romans. Les matières au programme comprennent : langue & littérature chinoise, langue étrangère (anglais), politique (comprenant philosophie et économie), histoire, géographie, physique, chimie, biologie. Il y a six matières au gaokao, l’anglais, le chinois, et les mathématiques sont obligatoires. Les étudiants se répartissent donc entre la filière littéraire et scientifique. 

Notre vie se résume à la maison, l’école, la cantine. Comme nos professeurs craignent que cela influe nos études, on n’a pas le droit de jouer au basket, ni d’avoir nos portables ou des livres non scolaires dans l’école. Beaucoup d’élèves semblent isolés du monde extérieur, ou n’y prêtent pas attention, concentrés entièrement dans l’étude de nos saints livres scolaires. A un tel point qu’une fois le bac passé, nombres d’entre eux se sentent soudain vidés et désœuvrés ; ayant tant étudié et remplit de copies qu’ils ne savent plus quoi faire. »

Le gaokao est, pour l’ensemble des élèves chinois, l’aboutissement de trois années souvent éprouvantes. Si tous ne partagent pas cette expérience extrême, tous sont soumis à une charge de travail et une pression énorme. Ces conditions varient selon l’origine sociale, le lycée fréquenté. Les élèves de provinces plus pauvres ont bien moins de chances d’entrer dans les meilleures universités. Tandis que pour les élèves des zones rurales, le lycée est un aboutissement en soi. Le gaokao, et plus largement l’éducation supérieure, est par ailleurs un sujet hautement sensible. En effet, avec la politique de l’enfant unique, les enfants sont le « bien » le plus précieux des familles chinoises, en particulier des classes moyennes de l’Est du pays. Ces familles en viennent à dépenser des sommes considérables en cours particuliers, à domiciles pour assurer à leurs enfants les meilleures chances de réussite aux gaokao.

Par ailleurs, toutes tentatives de réformes des universités, de modification des quotas des universités, rencontrent une farouche résistance des parents. En effet, pour ceux qui n’ont pas les moyens financiers d’envoyer leurs enfants étudier à l’étranger, les universités nationales sont perçues comme la principale possibilité d’ascension sociale. A travers cette compétition acharnée pour les places dans les meilleures universités, les inégalités et les inquiétudes sociales de la Chine contemporaine apparaissent d’autant plus clairement.

Pierre Sel

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *