Genre et sans-abrisme

La rue est un lieu de contradictions en apparence, où s’entremêlent intimité et publicité. Elle est le marqueur d’une adresse et un espace arpenté par la foule. Or l’espace public est délimité par l’espace privé : la rue, le commun est le dehors du privé. Que faire alors de celles et ceux qui  l’habitent ?

Les sans-abris, ombres routinières de nos quotidiens urbains, qui contraignent à détourner le regard ou changer de trottoir : présences culpabilisantes qui habitent l’inhabitable. Ils sont le rappel permanent d’une frontière, d’une barrière étanche. Le sans-abrisme est une condition, mais l’assignation qui en résulte est si forte qu’elle dérange, réoriente, recompose les identités et les identifications. Il y à la rue des violences sexistes mais il est important de noter qu’une grande part des violences sexuelles commises contre les femmes en situation de rue sont commises par des individus « avec-abris ». Il s’instaure dans la misère une solidarité de classe qui transcende les frontières de genre. Cela ne suffit évidemment pas à faire disparaître la normativité imposée par la construction sociale des genres, mais les lignes bougent. Les comportements genrés et le sans-abrisme sont deux dynamiques identitaires qui s’opposent, s’influencent et se co-construisent. D’un côté les pratiques, manières de (sur)vivre à la rue peuvent être différenciées selon un critère sexué, genré. Mais de l’autre, habiter la rue a des conséquences sur les normes de genre : cela les amène à un repositionnement significatif.

La rue est d’abord un espace public, conçu par et pour les hommes

La rue, à l’intersection de l’intime et du public, ne fait pas disparaître les stéréotypes et normes de genre qui se lient aux comportements et aux pratiques. Une différenciation s’opère entre les hommes et les femmes (comprendre « assigné.e.s hommes ou femmes »). Elle est adossée à une autre distinction, celle entre l’espace public (masculin) et l’espace privé, domestique (féminin), au fondement de l’inégalité entre les sexes et des constructions des catégories de genre, qui font rimer masculinité avec vie active et féminité avec lessive. Avant d’être un espace habité et à défaut d’être habitable, la rue est d’abord un espace public, conçu par et pour les hommes, en fonction de pratiques assignées masculines. Le harcèlement de rue continuellement subit par les femmes n’en est qu’une triste illustration. Dès lors, les sans-abris femmes auront, par socialisation dans l’appartenance à une catégorie genrée socialement construite, une plus grande difficulté à habiter la rue. En découlent des pratiques de rue « féminines »  qui suivent une logique d’invisibilisation. En octobre dernier, le Samu Social alertait sur le nombre grandissant de femmes sans-abris à Paris. Elles représentent 40%  de la population sans-abris de la capitale : combien sont visibles ? Elles se rendent invisibles par réflexe de survie, en usant de procédés multiples bien que propres à chacune. Elles masquent, cachent ou dissimulent leur condition de sans-abris. Ne pas avoir trop d’affaires, être propres, fréquenter des lieux de passage en se mêlant à la foule, sillonner la ville de nuit dans les réseaux de bus. Les stratégies sont nombreuses pour ne pas se faire remarquer, ne pas être importunées, ne pas dormir : il faut fuir. Elles occupent les parkings souterrains ou les rues non-empruntées par les maraudes. Elles masquent enfin leur propre féminité, par exemple sous la saleté, pour repousser la violence masculine individuelle ou systémique en faisant disparaître les stigmates de genre.

Ce dernier mécanisme de protection est également révélateur d’une autre conséquence des influences mutuelles qui lient genre et sans-abrisme. Le comportement des femmes sans-abris s’apparente à des pratiques liées à la féminité : en tant qu’il se situe du côté de la protection, de la défiance, de l’incapacité (ou l’absence de volonté) à entrer dans un rapport de confrontation physique. Il convient par ailleurs de mettre en avant le jeu des stéréotypes de genre dans les déterminismes de l’action sociale. Les femmes à la rue n’y ont pas leur place, la rue est un espace dangereux pour elle, surtout à cause de la présence des hommes. Ces deux éléments (d’une part le danger de la rue et d’autre part le danger des hommes) amène à une action contradictoire des services sociaux. C’est-à-dire que d’un côté les femmes sont implicitement considérées comme prioritaires, mais que de l’autre la mixité en centre d’hébergement d’urgence sera au maximum évitée pour éviter d’éventuelles violences sexuelles. Le problème qui se pose alors est l’insuffisance de structures d’hébergement réservées aux femmes, qui est largement lié à l’incapacité des pouvoirs publics à évaluer le nombre de femmes sans-abris. Incapacité causée par les stratégies de rue propres aux femmes. Le serpent se mord la queue.

La rue opère une recomposition des catégorisations de genre

L’enjeu alors réside dans la déconstruction de ces catégories de genre. Même si les stéréotypes de genre et les comportements genrés persistent dans la rue et dans des situations de sans-abrisme, il serait grossier de considérer que ces femmes adoptent ces comportements uniquement en tant qu’elles sont femmes.  La rue opère une recomposition des catégorisations de genre et un effacement, ténu mais réel, de nombreux aspects des frontières tracées par le genre entre les sexes. La peur de la rue n’est pas spécifiquement féminine. A la rue, tout le monde a peur et les comportements de protection, de défense, de défiance ne sont pas l’apanage des femmes. Un homme seul, face à dix autres, aura la peur au ventre. Sans doute que contrairement à une femme, il ne sera pas accoutumé à ressentir cette peur ; cela sera le fait d’être sans ressource, sans but géographique précis où se diriger, qui la lui fera ressentir. Les femmes vivent et expérimentent cette peur dans l’intersection du sans-abrisme et de la féminité. L’intérêt réside dans la capacité à percevoir, déconstruire et travailler le rôle de cette intersection fondamentale, entre les catégories de genre et une situation d’extrême précarité. La rue recompose les catégorisations, elle en déplace les frontières. Ce qui compte alors, c’est une situation de grande précarité, vulnérabilité économique, matérielle, sociale, partagée par l’ensemble de la population sans-abris, indépendamment de considérations genrées ou racialisées. La disparition de la différenciation des espaces, tout en conservant certaines composantes des rapports sociaux de sexe, rééquilibre d’autres aspects de ces derniers.

La seule différence valable : celle entre les personnes sans-abris et les personnes avec-abris

En fait, les frontières sociales de genre entièrement préservées par la rue sont au nombre de deux. La première est la capacité personnelle et psychique à survivre à la rue. Dans ses composantes physiques, cette capacité est souvent assimilée à une prédisposition de genre. Une femme qui s’en sort se bat, lutte, jure « comme un homme ». Mais dans ses composantes psychologiques et psychiques, le genre n’a plus d’importance. Ce qui compte, c’est la volonté, c’est le fait de basculer – ou non – dans des comportements d’auto-destruction (drogue, alcoolisme). C’est le fait d’entretenir des liens sociaux, que cela soit avec des personnes du même milieu, ou des intervenants de l’action sociale. Les différences qui existent dans les capacités de résistance psychique au sans-abrisme sont par ailleurs souvent liées à des différences d’opportunité, de parcours individuel. Mais ces écarts, bien qu’objectifs, ne viendront jamais ébranler, même de manière infime, la seule différence valable lorsqu’on parle de sans-abrisme. Celle qui existe entre les personnes sans-abris et les personnes avec-abris. La rue, sans être un hors-champ social, ne peut être le lieu d’une reproduction totale des catégorisations, préjugés et rapports de domination qui ont cours dans un système social pensé pour et par des individus qui, avec toutes leurs différences, injustices, et inégalités, habitent l’habitable.

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