Rue Soufflot-Cœur

Nous l’avions dit lors du numéro sur les « Géographies de l’identité » : la poésie est un parti pris du lieu. Elle le choisit comme objet d’étude, elle en explore toutes les virtualités ; elle le prend à parti. Fini Ponge, son pain et ses hirondelles. Fini Mallarmé, sa poésie hermétique et son spiritualisme versifié. Fini Ronsard, ses roses et ses prières. La poésie contemporaine est retournée à Baudelaire, à son obsession pour les méandres de la capitale et ses personnages hauts en couleur. Alors, après Pérec et son Épuisement d’un lieu parisien, après Roubaud et La forme d’une ville change plus vite, hélas, que le cœur des humains, après Réda et ses Ruines de Paris, c’est à notre tour de nous prêter au jeu.

 

Panthéon_and_Rue_Soufflot,_Paris_2011

 

Tu dois rendre tes livres

tout un tas de livres

ça fait un mois que ça traîne

la BU t’a déjà envoyé des mails de rappel à la pelle

tout un tas de mails

mais tu refuses de t’asseoir sur le banc des accusés

de  réception

avec leurs mots empilés

comme on empile des cadavres

tout propres, enveloppés dans un linceul de « bien à vous »

et pire, de « cordialement »

— peut-on réprimander cordialement ?

 

Tous ces livres, c’est à la Sorbonne que tu dois les rendre

et toi, tu habites à Beaugrenelle ou à Boulogne

sur la 10 en tout cas

mais ça te casse les pieds

ces pieds que tu as dû chausser 

alors que tu n’avais même pas fini ton café refroidi

 

Se lever à 7h du matin, c’est pas une vie !

 

Il ne fait pas encore jour quand tu sors du métro

le soleil, lui, est encore dans ses couvertures

comme cette fille (cet homme ?) que tu as laissé(e) dans ta chambre 

de bonne

tu aimerais les maudire

mais tu sais que ça ne sert à rien

 

Hier soir tu as trop bu

encore une fois

les soirées étudiantes commencent à te peser sur l’estomac

et deviennent de plus en plus difficiles à décuver

le plus dur c’est le bourdonnement dans les oreilles 

pas le mal de tête

mais tu continues

sait-on jamais

peut-être qu’un soir tu sauras remonter une sirène 

dans tes filets précaires

et arrêter avec les poissons surgelés

 

En sortant de Cardi, ça t’as repris

un coup de poing à l’estomac

mais l’air frais te redonne espoir

non, pas frais

froid

glacial

 

Tu 

tangues 

encore 

un peu

surtout après le Panthéon

c’est l’effet que font en général les grands hommes

surtout quand ils sont morts

 

Tu as décidé de faire un petit détour

de ne pas emprunter le raccourci rue Cujas (cul-de-jatte ?)

toutes ces petites fourmis qui attendent l’ouverture de la BSG

pour trouver des bouquins ou des demoiselles (des damoiseaux?)

sans avoir la cote

ni pour l’un ni pour l’autre

ces canards à la dérive

tu ne les supportes pas

ils te donnent envie de vomir les deux tartines avalées

en hâte

ce matin

S  o  u  f  f  l  o  t    c  œ  u  r

 

Tu le descends avec ton mal de bide

ce boyau haussmannien

qui grouille de jeunes gens, de touristes et de riches retraités

mais ça rafraîchit de voir des nouveaux visages

même si tu vois pas grand-chose dans l’obscurité

quoique

c’est pas plus mal

de pas voir leurs gueules de bon matin 

 

Cette rue, tu la connais par cœur

tu pourrais la descendre les yeux fermés

et te repérer au bruit, au toucher, à l’odorat

les pavés de la place du Panthéon sous les semelles

les moteurs rugissants sur la montée de la rue Saint-Jacques

les bruits des cafés qui (se) réveillent

l’odeur du Burger King

parce que c’est un Burger King maintenant

plus un Quick

— de toute façon tu préfères le Macdo en face

 

Ce que tu détestes avec Soufflot

ce sont les feux

si t’en passes un au vert, tous les autres sont rouges

ce matin tu joues aux feux comme on joue à la roulette russe

c’est tout ou rien

pitié pitié pitié le petit bonhomme vert

 

et merde

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