Marcher dans la rue après Virginia Woolf

1919. Londres. Les portes craquent et sortent de leurs gonds, les dames s’échappent de leurs belles demeures.

 

 

Les héroïnes des romans et des essais modernistes de Virginia Woolf sortent seules dans les rues de Londres ; mais non sans avoir trouvé un prétexte à leur désir spontané. Il faut toujours un cadre à la promenade : Mrs Dalloway veut acheter elle-même les fleurs qui décoreront le salon pour la réception du soir ; dans Street Haunting. A London adventure, un essai de 1927, la narratrice part à la recherche d’un crayon de plomb, qui sera pourtant, pas à pas, oublié.

 

Rêveries d’une promeneuse solitaire

 

Tandis que les hommes détenaient le privilège de la flânerie, les femmes des classes moyennes et élevées ne pouvaient qu’admirer le paysage à travers les vitres de leurs fiacres. Elles ne pouvaient marcher seules dans les rues sans courir le risque de se faire interpeller, de façon plus ou moins violente.  Ce n’est qu’à partir de ce mouvement général de libération, né de la première guerre mondiale, que les femmes respectables des grandes villes occidentales découvrent un semblant de flânerie, limité pourtant à des espaces urbains protégés, répertoriés dans les guides touristiques, à un itinéraire pré-tracé : des salons de thé aux grands magasins. Elles ne vivent d’abord l’espace que de manière défilante, puis, fragmentée. 

« J’adore marcher dans Londres. C’est vraiment plus agréable que de marcher à la campagne ! » s’exclame Mrs Dalloway au début du roman ; Mrs Dalloway, dont le nom — « the woman who dally along the way » (Rachel Bowlby) — est déjà indicateur de la pratique.

La flânerie est devenue une joie commune. Presque commune. Il suffit de rappeler que c’est plutôt le sujet du harcèlement qui fait couler l’encre, lorsqu’on associe les femmes et la rue. Le flâneur est un homme, né au XIXème siècle, qui échappe à la nécessité d’être utile et se promène le nez en l’air au gré de ses rêveries. Derrière la figure littéraire, se dissimulent des frontières de genre, les mêmes que celles sur lesquelles se sont construits les espaces urbains. 

Le terme s’est en effet difficilement conjugué au féminin. Peut être aujourd’hui encore, flâneur et flâneuse ne marchent pas du même pas, et loin de s’unir dans un topos homogène, correspondent à deux expériences distinctes, qui émergent à des époques différentes. C’est à la particularité de la figure oubliée de la flâneuse, qui ne peut se fondre dans le modèle bourgeois masculin du XIXème siècle, que de récents travaux, comme l’essai de Lauren Elkin Flâneuse, publié en 2016, rendent hommage. L’œuvre de Virginia Woolf avait déjà largement contribué à faire apparaître cette figure en construction.

 

Une armée libre et anonyme

 

Dans Street Haunting, l’essai-nouvelle de V. Woolf qui se concentre le plus sur le plaisir de flâner, la narratrice savoure la pénombre qui dissimule les visages. Entourée par la légèreté d’un air comparé à des bulles de champagne, elle jouit de l’irresponsabilité que procure l’obscurité et le faible éclairage des lampadaires. Plus vraiment elle-même, elle devient un élément du paysage urbain. Dépouillée de l’être que d’ordinaire elle donnait à voir au monde, elle devient partie d’une vaste armée d’anonymes. 

Il est crucial pour le flâneur d’être anonyme, invisible, un passager clandestin qui se dissout dans la foule. Pour être un « oyster of perceptiveness », pour être « an enormous eye », pour épuiser le réel du regard, il faut  d’abord échapper aux regards, être un non-I. Le flâneur n’est donc qu’un œil, pas un œil de concierge qui scrute immobile le voisinage mais un œil en mouvement. En n’étant pas un sujet identifié, il parvient à vaincre le fait que la rue est d’abord un lieu d’exposition : la rue expose, au regard comme au danger, et en particulier les femmes. Bourdieu s’est intéressé à cette question des regards dans l’espace public et en a extrait des spécificités culturelles : alors que dans la rue latine, les regards se cherchent, ils sont fuyants dans la rue anglo-saxonne. On pourrait alors y ajouter la distinction de genre. 

Cette victoire que représente la flânerie, longtemps privilège masculin, revient pour une femme à neutraliser la rue, à lui retirer sa charge émotionnelle. L’espace urbain n’a jamais été neutre pour les femmes. Il était utilisé comme un terrain “test”, un espace qui leur permettaient de prouver leur indépendance, qui marquait la rupture avec la sphère familiale.  Il est donc chargé, loin de le légère insouciance du flâneur. 

Flâner suppose une liberté de mouvement. Dans A Room of one’s own, essai datant de 1929, Virginia Woolf décrit les barrières qui s’érigent brusquement devant elle lorsque, plongée dans ses pensées, elle se retrouve à marcher sur l’herbe d’une pelouse. Un homme se dresse pour lui barrer le chemin : « l’homme était un appariteur, j’étais une femme. D’un côté il y avait du gazon, de l’autre il y a avait une allée. Seuls les professeurs et les étudiants étaient admis sur le gazon ; le gravier m’était destiné. » Un quadrillage politique, patriarcal se superpose à la carte de Londres. Si, comme l’affirme le géographe chinois Yi-Fu Tuan, un espace devient un lieu seulement lorsqu’il est vécu en mouvement, lorsqu’il est arpenté, alors les femmes ont certainement mis plus de temps à transformer l’espace en lieu, par-dessus le quadrillage masculin, et à acquérir le pouvoir qui résulte d’une connaissance complète, continue et non plus fragmentée de l’espace urbain. 

 

À la recherche d’une légitimité

 

Flâner suppose aussi d’occuper l’espace, de pouvoir s’y arrêter. Il serait donc presque possible de parler d’un « droit de flâner », obtenu par transgression de l’image traditionnelle de la femme comme l’éternelle « Passante » du poème de Baudelaire — forme désirée et évanescente sous le regard masculin. Pouvoir s’arrêter signifie s’y sentir en sécurité et en légitimité. 

S’il est important de mettre en avant les femmes qui parcourent les villes en flâneuses, c’est pour  construire cette légitimité, qui découle du lien intime entre connaissance de l’espace et pouvoir, mais aussi entre marche et écriture. 

Il semble que pour être une voix, il faut d’abord être un réceptacle. C’est cette démarche qui est décrite dans l’essai Street Haunting. L’observation de la ville par la marche est chez Virginia Woolf le point de départ essentiel à l’écriture : «  Also London itself perpetually attracts, stimulates, gives me a play and a story, and a poem, without any trouble, save that of moving my legs through the streets ». L’idée de son roman To the Lighthouse lui vient alors qu’elle parcourt Tavistock Square, elle l’écrit à son amie suffragette Ethel Smyth en 1930 : « I cannot get my sense of unity and coherency and all that makes me wish to write the Lighthouse, unless I am perpetually stimulated,  this comes from engaging with the world, from plunging into London, between tea and dinner, and walking and walking, reviving my fires, in the city, in some wretched slum, where I peep in at the doors of public houses ». [«  Je ne peux retrouver le sens de l’unité et de la cohérence et tout ce qui me donne envie d’écrire la Promenade au phare , à moins que je ne sois constamment stimulée, et pour cela il faut m’unir au monde, plonger dans Londres, entre l’heure du thé et celle du dîner,  et marcher, marcher, ranimer mon ardeur, dans la ville, dans quelque misérable quartier, où je jette des  des  regards  furtifs à travers les portes des pubs. » ] C’est certainement le seul moyen de reconstituer la vie sur une page. L’inspiration provient du bruit de la ville, des bribes de conversations, de scènes de rue qu’elle entr’aperçoit : « I begin to long for some little language such as lovers use, broken words, inarticulate words, like the shufflig of feet on the pavement » [«  Je commence à aspirer à un petit langage comme celui dont se servent les amoureux, mots brisés, mots inarticulés, comme le bruit des pas sur le pavé. »]

Ce lien était déjà établi par l’artiste russe Marie Bashkirtseff au XIXème siècle qui considérait le fait de ne pas pouvoir sortir seule comme un obstacle à la créativité : “I long for the freedom to go out alone (…) to stroll in the old streets in the evenings. This is what I envy. Without this freedom one cannot become a great artist.” [« J’aspire à la liberté de sortir seule (…) de me promener dans les vielles rues le soir. C’est cela que j’envie. Sans cette liberté, il est impossible de devenir un grand artiste. »] 

Il est vrai que l’action de se promener sans hâte le long des rues, a d’abord été décrite par les hommes, et de façon abondante, de Baudelaire aux psychogéographes qui ont cherché à cartographier la ville en « unités d’ambiance. » Cet imaginaire masculin devrait pourtant s’enrichir des écrits de celles qui ont été et sont plus que des « passantes  », et dont les témoignages constituent le point de départ nécessaire des recherches en urbanisme. 

Sous la plume et le regard de Virginia Woolf, la passante, au sein d’un ordre patriarcal, s’est discrètement transformée en flâneuse. Ou plutôt : telle une pirate, comme se pense la fille de Mrs Dalloway lorsqu’elle prend un bus au hasard, elle est partie à la conquête de la rue. Une conquête à poursuivre, crayon à la main, et bonnes chaussures aux pieds.

Adina Toma

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