Du théâtre à l’heure du transhumanisme

Le théâtre est-il en retard sur son temps face aux nouvelles technologies ? Si on retrouve rarement les notions de transhumanisme et d’intelligence artificielle sur scène, examinons le cas du metteur en scène Jean-François Peyret qui fait de ces sujets son objet d’étude favori.

Depuis plusieurs années déjà, la science joue avec le vivant. La liste est longue de ce qui alimente les réflexions actuelles autour de ce que certains universitaires appellent « l’humain augmenté ». Intelligence artificielle, transhumanisme, neurosciences, la liste est longue et complexe.

Le cinéma et la littérature s’en emparent aisément depuis des décennies en les intégrant à l’univers de la science-fiction, mais force est de constater qu’ils sont maintenant de l’ordre de notre réalité. Il paraît donc essentiel que l’art théâtral s’en empare d’une autre manière, afin d’interroger d’une autre manière nos progrès technologiques.

Et pourquoi pas le théâtre ?

Antoine Vitez parlait du théâtre comme un champ de force, très petit, où se joue toujours toute l’histoire de la société. De la même manière que les philosophes interrogent de plus en plus l’impact des avancées technologiques sur nos vies occidentales, présentes et futures, le théâtre doit avoir un regard porté sur ces avancées technologiques. Du moins, s’il veut continuer à répondre à la définition de Vitez.

Or, voit-on beaucoup de pièces dans nos salles qui traitent de ces questions ?

Disons qu’elles sont souvent conjointes à d’autres interrogations – comme c’est par exemple le cas chez certains auteurs à l’image de Falk Richter qui traitent de l’entrave que provoque la technologie dans nos rapports humains – mais qu’elles ne constituent que trop rarement le noyau d’une pièce.

L’art théâtral semble se méfier de la science, car elle sous-entendrait analyse et didactisme. Dans l’idée d’un théâtre où le spectateur doit penser par lui-même, la science oriente le plateau vers de l’explicatif, l’éloigne de l’action théâtrale.

S’ajoute à cette peur du didactisme la peur de déshumaniser ce qui par essence et tradition est le lieu même de l’humain, de l’émotion et de la perception : choses qui restent opposées à l’idée que l’on a de la machine.

Aussi, si le théâtre n’engage pas toujours une réflexion autour des technologies, c’est qu’il n’en a souvent pas les moyens financiers. Si quelqu’un voudra opposer théâtre et cinéma, sur ce domaine et vis-à-vis des techniques employées, on comprendra aisément qu’on puisse attribuer un certain caractère caduc, dépassé au premier. On imagine facilement que le challenge est alors pour les metteurs en scène de représenter les avancées technologiques sans technologies, ou avec simplement les outils vidéo, son et lumière.

Vous avez dit effrayant ?

Jean-François Peyret est un des rares metteurs en scène à ramener au théâtre la notion d’homme augmenté par la technologie. Après s’être intéressé dans In Vivo/In Vitro à la procréation assistée, il s’intéresse cette fois-ci à la démarche des transhumanistes de créer un surhomme, une évolution artificielle de notre espèce, capable peut-être de vaincre la mort. Pour sa prochaine création, La Fabrique des monstres, il s’empare de Frankenstein de Mary Shelley. Celle-ci l’écrit au bord du lac Léman – même lieu où se situe le siège du Human Brain Project aujourd’hui – lorsqu’elle et ses amis se racontent des histoires d’horreur pour tuer le temps. Le metteur en scène entame un travail de mémoire d’un texte souvent réduit à son adaptation filmique dans la continuité de sa recherche théâtrale autour des évolutions biologiques et artificielles de l’humain.

Ses pièces combattent le didactisme si peu cher au théâtre en opérant une forme de poétisation de ces sujets scientifiques. Jean-François Peyret ne prétend jamais apporter de réponse, mais fourni au spectateur le pouvoir de questionnement à travers une rêverie composée de texte, de musique, parfois d’images numériques et surtout de comédiens sur le plateau. Il associe notre temps au mythe (celui de Prométhée ou dans ce dernier cas de Frankenstein) et laisse les éléments scéniques s’exprimer à un autre endroit que celui du texte théâtral. En créant des microcosmes de réflexion où évoluent les corps des comédiens (ou même des hologrammes comme dans une précédente création), en s’emparant d’un détail, d’une toute petite idée, ses spectacles tirent le fil d’une pensée plus dense, plus globale : ce que fait tout théâtre politique pour s’emparer d’un sujet. Seulement son théâtre se distingue en cela qu’il n’est absolument pas politique et qu’il s’inscrit dans la vague actuelle du théâtre appelé « post-dramatique » par Lehmann : il ne raconte pas une action définie et n’inclue pas de personnages selon leur définition classique.

Pour La Fabrique des monstres, Jean-François Peyret choisit d’installer ses comédiens – dont Jeanne Balibar et Jacques Bonnaffé – dans un cube noir simple, où le spectateur pourra peut-être apercevoir des toiles peintes un peu vieillottes, comme un souvenir lointain d’une nature sauvage. En ne s’embarrassant pas du voile d’illusion que sont des personnages, il choisit de donner à voir ses comédiens tels qu’ils sont, en les inscrivant ainsi au plus près du réel, de l’expérimentation, du risque, et du travail de mémoire qui occupe sa réflexion depuis le spectacle protéiforme Re : Walden, où les comédiens faisaient fonctionner leur mémoire aléatoirement comme des « bot » d’ordinateur. Selon lui, la mémoire est un exemple étonnant de déplacement du cerveau à la machine lorsqu’on stocke dans nos appareils toutes les données que nous aurions conservé en nous-mêmes.

A propos de cerveau, le metteur en scène sollicite énormément celui de ses comédiens. Pour écrire la pièce il ne travaille pas autour d’un texte théâtral ou d’improvisations, mais d’un exercice de récitation. Il se place simplement comme organisateur de la pensée de ses comédiens, qui apportent leur choix et leur compréhension du texte. Il le décrit comme un effort quasi-performatif. Jean-François Peyret fait appel pour La Fabrique des montres à Daniele Ghisi, compositeur de musique classique et mathématicien, qui développe spécialement un logiciel capable de s’inspirer du data que forme l’œuvre de Schubert pour créer lui-même ses propres symphonies. Il incorpore ainsi pleinement la notion de machine learning à sa pièce, terme qui s’applique à une spécificité d’étude de l’intelligence artificielle visant à faire évoluer celle-ci par elle-même à travers son expérience. Le metteur en scène poursuit par ailleurs son travail sur le son que l’on retrouve dans ses autres pièces, en l’emmenant du côté du monstrueux. C’est ainsi peut-être ainsi que le monstre de Frankenstein prend corps sur le plateau: il s’incarne dans l’étrangeté de la production sonore, et demeure ainsi fiction et insaisissable.

L’exemple de Jean-François Peyret donne à voir un théâtre dans lequel le metteur en scène adopte une position un peu à contre courant : celle d’observateur d’un phénomène, posture qui évoque l’objectivité scientifique. En évoquant une dimension performative à l’effort que font ses comédiens au travail, le metteur en scène montre que sa recherche s’inscrit au-delà du champ théâtral en s’ouvrant aux autres domaines artistiques.

Le théâtre s’ouvre d’ailleurs de plus en plus à une forme de performativité depuis les années 80, et à la lumière du travail de Jean-François Peyret, on peut supposer que la raison de ce basculement se situe dans notre rapport – d’un point de vue esthétique – à l’image et – du point de vue culturel – aux technologies nouvelles. Cette qualité performative sur scène vient peut-être combattre la distance qui se creuse au fur et à mesure de nos progrès scientifiques entre nous et notre réel. Dans un monde où tout se fait illusion, le théâtre s’en affranchit petit à petit.

Spectacle à la MC93 de Bobigny du 8 au 13 juin

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