Du sang dans les rues : vers l’embrassement de la société turque ?

À la suite de la tentative de coup d’Etat contre le Président Recep Tayyip Erdogan, la politique turque subit un tournant autoritaire. Les purges de l’université, de la police, de l’armée, de la justice et de l’administration et les atteintes à la liberté d’expression son l’écume d’une vague réformatrice aussi énergique que préoccupante : les institutions incarnant l’autorité de l’État républicain sont dévitalisées et remplacées par les groupes partisans de l’AKP, fidèles au président Erdogan. Cette politique s’inscrit dans un contexte plus vaste de brutalisation dans une société turque, qui en Turquie comme à l’étranger, est fragilisée par de nombreuses divisions politiques, ethniques et confessionnelles, qui mettent en péril tant la tenu d’un débat démocratique institutionnel que la survie des minorités religieuses et culturelles d’Anatolie. 

En novembre 2017, une nouvelle loi passait au Parlement turc, amnistiant les assassins si leurs victimes étaient considérées comme des terroristes. Tout l’enjeu de la question est de savoir qui peut être qualifié de « terroriste », les critères turcs n’étant pas les critères internationaux. Les groupes considérés comme terroristes par la Turquie sont nombreux et forment un spectre idéologique très large : on y trouve des mouvements communistes comme le Parti-Front révolutionnaire de libération du peuple (DHKP-C), des groupuscules comme le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), les Faucons de la liberté du Kurdistan (TAK) ou, hors-frontière, le Parti de l’union démocratique (PYD) et l’Unité de protection du peuple (YPG), et des groupes religieux comme Daesh ou la confrérie de Fetullah Gülen, communément appelée FETÖ. Si le DHKP-C, Daesh ou le PKK sont reconnus comme groupes terroristes à l’étranger, par les États-Unis et l’Union européenne, les principales cibles actuelles du Parti de la justice et du développement (AKP, actuellement au pouvoir en Turquie) sont le YPG et le PYD kurdes-syriens sur la scène internationale, et FETÖ sur la scène intérieure.

Cette loi d’amnistie des assassins de terroristes inquiète car elle légitimise une violence para-étatique, et légalise une justice non-institutionnelle. Dès la tentative ratée de putsch contre Erdogan, le 15 juillet 2016, la population avait manifesté contre l’armée, et une fois la situation stabilisée pour le président turc, des scènes de lynchage de militaires ayant participé au coup étaient diffusées sur les réseaux sociaux. De tels débordements étaient probablement inévitables dans un contexte aussi chaotique. En revanche, en institutionnalisant et légalisant ce type d’action, des risques de violence incontrôlée sont à craindre. Un civil pourrait ainsi tuer un policier ou un militaire et être acquitté s’il était prouvé que la victime était membre de la confrérie de Gülen, ce qui implique le monopole d’État sur la violence légitime est répudié et que les forces de l’ordre sont concurrencées par des milices civiles. La crainte, largement exprimée par les partis d’opposition au pouvoir, est de voir se créer des milices AKP pro-Erdogan sillonner le pays. L’existence de tels groupes armés violents, orientés politiquement et instrumentalisés par le pouvoir, n’est pas une nouveauté dans l’histoire de la société turque. Il s’agit là d’un phénomène récurrent, symptomatique d’une déstabilisation profonde de l’État tant par les groupes d’opposition que par le pouvoir lui-même. Sous l’Empire ottoman, les étudiants (Softas) des académies religieuses (Medreses), un milieu jeune et pauvre source d’agitation politique endémique, étaient embrigadés dans des bandes armées par certaines factions favorables à l’islamisation de la politique impériale, quand ces jeunes ne s’organisaient pas eux-même. Ces bandes armées se livraient aux massacres de groupes minoritaires non-musulmans comme les Grecs ou les Arméniens. Dans les années 1970 et 1990, considérées par certains comme des périodes de guerre civile, des groupes armés d’extrême-gauche et d’extrême-droite ainsi que des Kurdes nationalistes ou islamistes s’affrontaient à travers toute la Turquie. Le roman d’Orhan Pamuk Neige se déroule dans un tel contexte à Kars, dans l’Est anatolien. La délégation de la violence par le pouvoir permet à celui-ci de contourner les institutions et l’état de droit pour s’assurer une plus grande liberté d’action : Erdogan se forge les outils d’exercice du despotisme.

Cette loi est considérée comme un moyen pour l’AKP de contourner les institutions qu’il n’a pas pu complètement confisquer, et ainsi d’étayer le pouvoir de son leader Erdogan. L’exercice légitime de la violence n’est plus le fait de l’État mais de groupes politiques, et se trouve donc dépendant des orientations politiques ou des loyautés personnelles. S’ils ne sont pas « institutionnalisés », l’anarchie pourrait être totale. Pour prendre l’exemple du conflit kurde, la journaliste turque Amberin Zaman écrivait dans le New-York Times que le conflit pourrait s’apaiser par la volonté de deux hommes seulement : Recep Tayyip Erdogan et Abdullah Öcalan, leader des Kurdes de Turquie et de Syrie, chef historique du PKK. Selon elle, si Erdogan accepte de dialoguer avec Öcalan et de se montrer avec lui, alors la paix pourrait revenir. Un espoir dont on peut douter : dans quelle mesure le PKK catalyse-t-il les revendications kurdes ? L’autorité d’Öcalan ne repose que sur son intransigeance face aux autorités turques, depuis que ces dernière ont rompu le cessez-le feu qu’il avait eu le courage de décréter unilatéralement. Un compromis pourrait révoquer cette autorité fragile, puisque essentiellement entretenue par un culte de la personnalité ne bénéficiant d’aucun appareil étatique pour se perpétuer. Si demain Öcalan accepte de négocier ouvertement avec le gouvernement turc, n’y aura-t-il pas un risque que des groupes de dissidents kurdes ne se créent et continuent la lutte armée ? Le TAK est un exemple de groupe dissident kurde, le mouvement nationaliste de la minorité kurdophone n’est donc pas uniforme et pourrait connaître des scissions. Rappelons par ailleurs que pour lutter contre les groupes kurdes nationalistes, le gouvernement turc s’est appuyé sur certaines tribus kurdes, puis certaines personnalités traditionnelles, qu’ils ont armés en les appelant “gardiens de village”. Héritiers des Hamidiyye ottomans (ce sont souvent les mêmes tribus qui ont été Hamidiyye et gardiens de village), l’une de leur figure les plus connues est Sedat Bucak, en lien avec les ultranationalistes turcs comme l’a révélé l’affaire de Susurluk en 1996. Un accident de voiture lors duquel il était en compagnie du mafieux nationaliste Abdullah Catli. La délégation de la violence à d’autres groupes armés n’est donc pas une nouveauté en Turquie, surtout dans les villes périphériques et les zones rurales.

Outre la communauté kurde, les minorités religieuses subissent également des discriminations et intimidations. La communauté Gülen est évidemment menacée. Leur leader Fetullah Gülen a d’ailleurs été décrit comme étant moitié juif, moitié Arménien, deux communautés qui alimentent les fantasmes complotistes des nationalistes turcs et d’une bonne partie des sociétés musulmanes à travers le monde. Mais il est une autre communauté qui a beaucoup à craindre : la minorité alévie musulmane hétérodoxe. Victimes de différents massacres en 1938, 1978, 1980, 1993 et 1995, ils ne sont pas reconnus officiellement comme une minorité religieuse. À Maraş, métropole de l’Anatolie du sud-Est, une des villes où ils sont majoritaires, de nombreux réfugiés syriens se sont installés. Si ces derniers, majoritairement sunnites, obtenaient la nationalité turque, les sunnites deviendraient alors majoritaires à Maraş, rappelant l’époque où l’Empire ottoman installait les réfugiés musulmans dans les territoires à majorité arménienne afin de changer la démographie et empêcher toute revendication. C’est d’ailleurs à Maraş qu’ont eu lieu les pogroms anti-alévis de 1978. Dans une autre ville de Turquie, Malatya, les maisons alévies ont été marquées d’une croix rouge, rappelant la permanence du ciblage de cette communauté et présentant une similitude troublante avec les pratiques qui avaient cours à Mossoul en Syrie durant l’occupation de la ville par l’État islamique: les maisons chrétiennes étaient alors marquées d’un Nûn rouge (ن), initial de Nasarā (« chrétien » en Arabe).

La violence turque s’exporte-t-elle ?

Le député Garo Paylan, Turc d’origine arménienne et membre du Parti démocratique des peuples (HDP, pro-Kurde), a déclaré en décembre 2017 que des « escadrons de la mort » avaient été envoyés ou recrutés en Europe. Il s’agirait de groupes ou d’individus isolés, ayant pour objectif d’assassiner des personnalités gênantes sur le Vieux Continent : gülenistes, Alévis, Kurdes ou Arméniennes. Il pourrait s’agir de responsables politiques ou de dirigeants d’associations. La menace a été immédiatement prise au sérieux par l’Allemagne qui surveille de près le groupe de motards Osmanen Germania. La France n’a pour l’instant pas fait de déclaration claire à propos de ces escadrons. Pourtant, les services de sécurité intérieure ont produit une note en 2011 où ils s’inquiétaient de l’influence des groupes nationalistes turcs en France, notamment dans la sphère politique. Ils expliquent notamment qu’il peut s’agir d’une menace pour la communauté arménienne de France, mais pas que. En janvier 2013, c’est le PKK qui était directement visé avec l’assassinat de trois militantes : Fidan Dogan, Sakine Cansiz et Leyla Söylemez. Elles ont été assassinées par un jeune homme nommé Ömer Guney. D’après l’enquête de la journaliste Laure Marchand dans son ouvrage Triple assassinat au 147 rue Lafayette, il est plus que probable que les services secrets turcs, le MIT, soient derrière ces assassinats. Ces derniers se seraient appuyés sur Ömer Guney, décédé d’une pneumonie juste avant son procès, proche des groupes ultra-nationalistes turcs notamment en Allemagne.

La France et l’Allemagne sont parmi les pays qui accueillent les plus grandes communautés originaires de Turquie en Europe de l’Ouest avec les Pays-Bas (et le Royaume-Uni si l’on inclut les Turcs chypriotes détenteurs d’un passeport turc). Chacun de ces pays accueille plus de 400 000 citoyens turcs ou d’origine turque. Avec les vagues d’immigration, ce sont les conflits internes à la Turquie qui se sont exportés. Lorsque le ministre des Affaires étrangères, Mevlüt Cavusoglu, veut se rendre aux Pays-Bas pour faire campagne en faveur du référendum présidentiel, en avril 2017, il est refoulé par les autorités hollandaises qui ne veulent pas devenir une tribune de la politique intérieur turque. Ce sont alors d’immenses manifestations qui prennent place en faveur de l’AKP, où le signe des ultra-nationalistes (une tête de loup formée avec le poing en levant deux doigts en l’air. Les ultra-nationalistes sont d’ailleurs surnommés les “Loups gris”) est ostensiblement exécuté par certains manifestants. En Allemagne, l’intervention en Syrie a violemment divisé les communautés immigrées turques et kurdes. Les mosquées turques, contrôlées par l’organe gouvernemental « Union turco-islamique de l’institution pour la religion » (DITIB), soutiennent l’opération contre les YPG syriens. Deux de ces mosquées ont par la suite été dégradées, en soutien aux combattants kurdes du Rojava. En France, des manifestations à Lyon ont provoqué quelques incidents début février 2018, dans une ville où la communauté turque vote en moyenne plus pour l’AKP et le PArti d’action nationaliste (MHP). Une lycéenne française, de confession alévie, vainqueur d’un concours d’éloquence en parlant de sa communauté, a subi un véritable lynchage sur les réseaux sociaux, notamment de la part d’une page Facebook, “Le Journal turc”, de plus de 90 000 abonnés. La crainte d’une exportation des conflits intérieurs turcs au sein de l’Europe n’est pas exclue et inquiète sérieusement plusieurs pays, à commencer par l’Allemagne. Le pays comporte une communauté turque de trois millions de citoyens, composée de Kurdes, d’alévis, d’Arméniens et de Grecs de Turquie.

L’Europe occidentale n’est pas la seule à risquer de subir les répercussions des désordres domestiques turques. Les Balkans pourraient bien subir les plus violents contres-coups des troubles en Anatolie. De nombreuses communautés turques vivent en Bulgarie, à Chypre, en Macédoine ou en Grèce. Et l’influence d’Ankara y reste particulièrement prégnante. La Turquie a ainsi cherché à influer sur les élections, notamment en Bulgarie, en créant un parti politique favorable à Erdogan alors que les partis turcs locaux traditionnels lui sont plutôt hostiles. À Chypre-Nord, à la veille de l’intervention turque à Afrin, un journal de gauche a qualifié la présence turque sur l’île d’“occupation”. Erdogan a réagi en affirmant que les Turcs chypriotes «répondraient d’eux-mêmes.» Les locaux du journal ont été saccagés peu après. De quoi rappeler la difficile situation du nord de Chypre, où les Turcs chypriotes sont désormais minoritaires face aux populations turques d’Anatolie. Les perspectives de développement sont faibles pour les premiers, à moins d’une réunification de l’île. C’est pourquoi des Turcs chypriotes sont nombreux à demander un passeport chypriote européen. En conséquence, au sein de la société turque chypriote, des conflits pourraient apparaître, d’autant plus que le président de la République turque de Chypre du Nord, Mustafa Akinci, n’a eu de cesse de prôner la réunification de l’île, et a émis quelques critiques envers Erdogan.

Les conflits domestiques de la société turque menacent d’aboutir à une brutalisation de la société et de la vie politique. L’intervention à Afrin a pour l’instant réuni tous les partis turcs derrière l’armée, à l’exclusion une fois encore des Kurdes de Turquie. Cependant, si Ankara venait à s’enliser dans le conflit syrien, l’unanimisme forcé en faveur de cette opération aventureuse pourrait laisser place à un clivage de plus dans une société au bord de l’implosion. Pour Metin Gurcan, spécialiste des affaires militaires en Turquie, il faut que l’opération militaire soit un succès d’ici le mois d’août, ou bien le gouvernement perdra le soutien de l’opinion. Toutefois, et même en cas de succès, la guerre à Afrin ne règle pas la question kurde, les menaces contre les alévis, la question des réfugiés syriens et la xénophobie grandissante dont ils sont victimes, ou les risques de formation de milices, pro ou anti gouvernementales. Ces questions, loin d’être cantonnées à la Turquie et au conflit syrien, menacent en grande partie le voisinage turc et, au delà, l’Europe entière. Le sang qui coule dans les rues d’Afrin, Diyarbekir et Ankara pourrait bien ruisseler jusqu’à Ankara, Sofia, Berlin et Paris.

Thomas Ciboulet

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