Rameau d’Olivier : l’offensive turque contre les Kurdes des YPG, un marqueur supplémentaire du délitement syrien

L’actuelle intervention de l’armée turque dans le nord de la Syrie s’inscrit dans un contexte géopolitique où les échelles et les acteurs se démultiplient dans une complexité croissante depuis sept ans que la guerre fait rage dans la région. Le siège d’Afrin, terminé dimanche 18 mars 2018 par la victoire des forces d’Erdoğan (soldats réguliers turques et auxiliaires islamistes) et la fuite de centaines de milliers de civils, se situe au carrefour de deux conflits majeurs du Levant : la “Question kurde” et la guerre civile syrienne.

Tout d’abord, rappelons brièvement que la population kurde, majoritairement sunnite avec une certaine diversité religieuse, culturelle et politique, est divisée surtout entre cinq états : l’Iran (Kurdistan-Rojhilat), l’Irak (Kurdistan-Baçûr), la Syrie (Kurdistan-Rojava), la Turquie (Kurdistan-Bakûr), et l’Allemagne (diaspora). Les Kurdes ont toujours été une minorité, depuis la chute de l’Empire Ottoman après la Première Guerre Mondiale jusqu’à à aujourd’hui. Cela malgré l’éphémère République de Mahabad (1946), fondée à une époque où Iran et Russie s’opposaient, et qui a duré un an avant qu’elle ne soit reprise manu militari par les autorités iraniennes et que son président ne soit exécuté. En Iran, certains partis politiques kurdes sont opposés aux autorités nées de la révolution islamique de 1979, et les derniers heurts recensés ont eu lieu en 2016.

En Irak, les Kurdes se sont longtemps opposés aux autorités centrales irakiennes, sans pour autant parvenir à constituer un front unifié pour l’indépendance. En cause, les deux principales dynasties tribales, Talabanis et Barzanis, ainsi que leurs émanations politiques, le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) et l’Union patriotique du Kurdistan (UPK). Leurs divergences politiques divisent ainsi de facto le Kurdistan irakien entre sud et nord. Autre manifestation de l’hostilité à l’égard du pouvoir en place, les populations et élites kurdes ont soutenu l’intervention américaine en 2003, permettant au Kurdistan de se constituer en région autonome au sein de la république irakienne.

Le Gouvernement régional du Kurdistan irakien (GRK) et son bras armé, les Peshmergas, ont bénéficié de fait de l’aide militaire de la coalition internationale, au même titre que les forces irakiennes, et ont participé aux grandes offensives, comme celle qui a permis la reconquête de Mossoul. Cela grâce à leur combat contre l’Organisation Etat islamique (Da‘sh), en compensation du retrait et du délitement des forces armées irakiennes en 2014. Mais ça n’a pas empêché le PDK, contrôlant alors le GRK, d’organiser en septembre 2017 un référendum populaire gagné d’avance afin de faire sécession avec l’Irak et de se constituer en un état indépendant. La réponse irakienne, peu de temps après la prise de Mossoul, ne s’est pas faite attendre. En octobre, les forces kurdes ont été repoussées des provinces pétrolières de Kirkouk par l’Armée irakienne, engendrant quelques combats isolés. La perte de confiance des populations locales et des Peshmergas envers le PDK a précipité le proto-Etat dans une situation politique et économique grave, balayant en partie les acquis des vingt dernières années.

Enfin en Turquie, où la population kurde est la plus importante tant par son nombre que par l’étendue de son aire de peuplement, la situation est tendue. L’histoire de la relation entre la communauté kurde et le gouvernement turc est des plus conflictuelles. Via le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), une partie de la population kurde est en guerre ouverte contre les autorités turques, perpétrant des attentats et pratiquant la guérilla. Le PKK a d’ailleurs été classé comme organisation terroriste par de nombreux pays du Moyen-Orient ainsi que par les Etats-Unis et l’Union Européenne. Les heurts sont fréquents au sud et à l’est de la Turquie et la situation globale en Anatolie reste encore aujourd’hui très instable. Pour Ankara, le développement d’une région kurde autonome (aussi appelée Fédération démocratique de Syrie du nord) dans la Rojava au nord-est de la Syrie, est vue comme un danger pour sa sécurité intérieure. En effet, les autorités locales, l’Unité de protection du peuple (YPG), branche armée et émanation du Parti de l’union démocratique (PYD), sont caractérisés par comme étant idéologiquement proches du PKK par les autorités turques. La création d’un sanctuaire tenu par le PYD et le PKK le long de la frontière sud de la Turquie est donc dans la logique d’Ankara une situation inconcevable.

Tandis que la Fédération démocratique de Syrie du nord parvenait à reprendre petit à petit les territoires conquis par Da‘sh, la République arabe syrienne liquidait systématiquement les autres territoires rebelles, islamistes ou modérés

        C’est en effet en Syrie que se sont établis une série de cantons kurdes autonomes nés des combats opposant les YPG et PYD et Da‘sh. Le PYD fait lui même partie d’une coalition militaro-politique plus vaste appelée Forces Démocratiques Syriennes (FDS). Celle-ci inclut autant des milices yézidies que chrétiennes ou sunnites. Elle gouverne de facto la Rojava. La Fédération prétend rassembler sur un pied d’égalité Kurdes, Turkmènes, Yézidies, chrétiens Syriaques-Assyriens-Chaldéens, Arabes chrétiens ou sunnites etc., bien que les forces kurdes y soient hégémoniques. La bataille de Kobané, qui a duré de septembre 2014 à janvier 2015, a vu les FDS et le PYD marquer un coup d’arrêt brutal à l’expansion de Da‘sh dans la région, sous le regard attentiste des autorités turques. Au même moment, la République arabe syrienne (Gouvernement de Damas) n’échappe à l’effondrement total que grâce à l’intervention militaire de la Fédération de Russie et du Hizb‘llah libanais piloté par l’Iran. Aujourd’hui, Russes et Iraniens ont stabilisé la situation en faveur du gouvernement de Damas, défiant les positions des Occidentaux qui voyaient depuis 2011 dans le départ de président syrien Bachar al-Assad une condition sine qua non à la paix en Syrie. Tandis que la Fédération démocratique de Syrie du nord parvenait à reprendre petit à petit les territoires conquis par Da‘sh, la République arabe syrienne liquidait systématiquement les autres territoires rebelles, islamistes ou modérés.

Cette dynamique est notamment illustrée par l’actuelle bataille de la Ghouta, une poche de rebelles à l’est de Damas où vivaient environ 400 000 civils, avant un siège difficile par les forces loyalistes à coups de mortier et de bombardements aériens. La République arabe syrienne n’aurait apparemment pas hésité à utiliser des armes chimiques (notamment du chlore) contre la population civile pour pousser celle-ci à exiger des milices rebelles une reddition totale, tandis que de l’autre côté on accuse les rebelles d’empêcher les civils de partir et les convois humanitaires d’arriver. Sur la scène internationale, toute action déterminante du Conseil de sécurité de l’ONU est généralement empêchée par la Russie, alliée inconditionnelle du régime syrien, qui use régulièrement de son veto en faveur de Bashar al-Assad (à douze reprises depuis 2011) malgré le jeu complexe qu’elle mène en autorisant tacitement l’invasion turque. Une stratégie loin de réjouir Damas.

L’on constate alors la diversité des acteurs sur place et leurs motivations antagonistes quant au sort de l’État syrien. À commencer par la Russie, qui semble avoir de nombreux intérêts dans le pays, comme en témoigne l’accrochage meurtrier de mercenaires russes pilotés par la société Wagner les 7 et 8 février 2018, et touchés par des bombardements américains. Ces mercenaires auraient ainsi pour mission de participer à la guerre d’influence russe face à l’allié iranien sur le terrain. Ajoutons à cela les bombardements d’Israël sur les positions du Hizb‘llah libanais, et le crash d’un F16 israélien début février, apparemment abattu par la défense anti-aérienne syrienne. Une première pour les Israéliens depuis la guerre d’octobre 1973.

         Dans ce bourbier syrien, les Turcs ont décidé par deux fois de se battre. Ils avaient déjà affronté les forces kurdes lors de l’opération Bouclier de l’Euphrate qui s’est déroulée d’août 2016 à mars 2017. C’est lors de cette intervention que les YPG chassent les combattants de l’Etat Islamique tout en cherchant à faire la jonction entre Afrin, au nord-ouest de la Syrie, et le reste de leurs possessions autonomes regroupant tous les territoires syriens au nord-est du fleuve Euphrate. Les Turcs prennent alors de vitesse les YPG, et se lancent en Syrie pour affronter Da‘sh. L’objectif est surtout d’empêcher la création d’une poche kurde sur toute la longueur de la frontière syro-turque. Les combats sont difficiles face à Da‘sh, mais l’opération est un succès. La République arabe syrienne proteste face à une invasion d’un territoire qui est toujours le sien de jure. Malgré tout, les Turcs sont soutenus par leurs alliés de l’OTAN, la France et les Etats-Unis notamment, dans les premiers temps de cette attaque. Cette première opération contre Da‘sh permet d’inscrire l’action turque en Syrie dans le cadre de “la guerre contre le terrorisme”.

Les Kurdes n’auront pas tiré des combats contre Da‘sh la possibilité d’une indépendance ou du moins d’une autonomie élargie

Ainsi le 20 janvier 2018, leur motivation est simple : se débarrasser officiellement de tous les « terroristes » à leur frontière, c’est-à-dire non seulement des jihadistes…mais aussi des YPG. Les Kurdes des YPG et du PYD sont en effet vus par Ankara comme des antennes du PKK turc, même si le PYD n’a jamais lancé d’opération contre l’Etat turc à la grande différence du PKK. L’opération “Rameau d’Olivier” s’attache donc à reprendre le contrôle de toute la zone frontalière syro-turque, territoire par territoire, en commençant par le canton d’Afrin, au nord-ouest de la Syrie. Les YPG, équipés par les Etats-Unis, qui ont d’ailleurs également maintenus certains membres de leurs forces spéciales sur place, se retrouvent pris entre deux feux. Cernés par les jihadistes à l’est, qu’ils continuent à combattre, et les Turcs à l’ouest, qui ont lancé leur offensive le 20 janvier, une partie des forces kurdes a dû se redéployer pour défendre Afrin. Après une cinquantaine de jours de combat, la région est tombée ce dimanche 18 mars 2018. Les forces turques ont déjà prévu après ce canton de foncer sur les autres positions kurdes, avec en ligne de mire la ville de Kobanê, symbole de la lutte des Kurdes contre Da‘sh. Cela risque de porter un coup fatal au moral des populations gouvernées par la Fédération démocratique de Syrie du Nord et des FDS.

        Paradoxalement, les forces pro-régime syriennes aident directement et indirectement… les rebelles YPG. Si Damas voit d’un mauvais œil les FDS, notamment après des heurts en 2016 à Hassaké, elle voit d’un encore plus mauvais œil l’irruption des troupes d’Ankara sur son territoire, comme la République arabe syrienne l’a officiellement exprimé lors de l’opération militaire turque précédente. Quelques milices syriennes pro-régime ont ainsi rejoint les Kurdes dans leur combat pour stopper la progression de la Turquie. De l’autre côté, des opposants au régime appartenant notamment à l’Armée syrienne libre (ASL) ont rejoint… les Turcs. Ces derniers sont accusés par de nombreux médias pro-kurde de “recycler” d’anciens combattants de Da‘sh et d’autres milices jihadistes afin de les utiliser comme supplétifs contre les FDS et le PYD, mais ont aussi été financés par les Etats-Unis lors de leur lutte contre Da’sh aux côtés des forces turcs en 2016-2017. Ce jeu complexe, avec des armées de chaque côté financés par les Etats-Unis, illustre les contradictions diplomatiques et stratégiques des Etats-Unis et de la coalition, et les oppositions entre les puissances de rang mondial, régional et local sur le conflit syrien. Les médias occidentaux sont pourtant davantage tournés vers la Ghouta de Damas. D’ailleurs, aucune résolution ne pointe du doigt l’offensive turque. Les combats auraient déjà fait plus d’une centaine de victimes civiles, ce que la Turquie dément, parlant d’instrumentalisation de l’opinion publique par les “terroristes”. Mi-février, on estime en fonction des deux partis et de leurs exagérations respectives la perte de mille six cent Kurdes et de trente Turcs, sans compter un nombre inconnu de miliciens syriens de diverses obédiences. Le 1er mars 2018, le gouvernement turc avait annoncé la neutralisation de 2222 terroristes du « YPG/PKK-Da‘sh ». Tout est dans la formulation.

        Les combats se poursuivent ainsi en Rojava et dans la Ghouta, bien que l’avance syrienne à l’est de Damas soit désormais incontestable, le président Bachar al-Assad se filmant même dans les rues de la Ghouta aux côtés de son armée. Les Kurdes n’auront pas tiré des combats contre Da‘sh la possibilité d’une indépendance ou du moins d’une autonomie élargie. En Irak, le GRK-PDK est très affaibli. En Syrie, les combats incluant les YPG sont le fruit des contradictions, incohérences et antagonismes diplomatiques, politiques et militaires de tous les acteurs présents sur place, illustrant une situation complexe. L’ONU concentre ses efforts diplomatiques sur la Ghouta, tandis que l’armée turque, membre de l’OTAN tout en affichant une grande proximité avec les Russes, envahit sans coup férir le nord de la Syrie pour s’occuper du « problème terroriste ». Rappelons que l’État turc, comme nous l’avons chroniqué dans les lignes de La Gazelle, est en pleine mutation depuis le putsch raté de juillet 2016. La multiplication des acteurs, des échelles, des enjeux, la temporalité à extrême court terme, avec une situation où la situation locale change de mois en mois, rend ainsi peu lisible pour les médias occidentaux et le public la situation à Afrin et en Syrie septentrionale. Mais ces mêmes médias préfèrent parler du martyr des civils de la Ghouta, ce qui est intolérable pour les forces kurdes, qui affirment être abandonnées par les Etats-Unis, la coalition internationale, et plus globalement par la communauté internationale. Peut-on leur donner tort ?

Marin Sorasso-Bluem

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