L’Homme en (s)cène

On entend parler pour la première fois d’Anthropocène en l’an 2000, de la bouche de Paul Crutzen, éminent géochimiste récompensé du prix Nobel pour ses recherches sur la couche d’ozone. L’Anthropocène interroge l’hégémonie de l’Homme, devenu un réel marqueur géologique, mais aussi son impuissance à pouvoir remédier aux dérèglements climatiques. Irréversible pour beaucoup, cet événement géo-historique est-il annonciateur d’un potentiel déclin de nos sociétés ?

 

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Quand l’humanité fait sortir la Terre de l’Holocène

Imaginons l’histoire de l’univers en une année. Le champagne explose le 1er janvier à 0 heures… c’est le retentissement soudain du Big-Bang.  Il faudra attendre septembre pour assister à la formation du système solaire. C’est ainsi que la Terre fera sa première rentrée, après accrétion de matière. La vie émerge autour du 9 septembre. L’univers convie à Noël les Dinosaures mais cinq jours plus tard, un astéroïde vient frapper la surface terrestre et laisse notre planète dans un état de désolation absolu. Le 31 décembre, soit 226.8 millions d’années plus tard, naît le premier ancêtre des grands singes. À 23h58 l’Homo Sapiens vient enfin s’imposer sur notre échelle de temps. On assiste durant les dix dernières secondes à ses transformations les plus spectaculaires. L’apogée de l’homme moderne bat son plein durant le dernier millième de seconde : il finit par rivaliser avec les forces de la Nature. Condenser l’histoire de notre univers âgé de plus de 13,8 milliards d’années en an, c’est aussi comprendre l’importance de notre action sur une telle étendue temporelle.

La formation de la Terre est datée à 4,6 milliards d’années. Un découpage conventionnel de l’histoire de notre planète a été proposé pour faciliter la lecture de l’information stratigraphique, celle que les roches nous communiquent. En ordre décroissant, cette grille de lecture se découpe en éons, ères, périodes, époques et âges. Le Quaternaire est la période dans laquelle nous nous situons actuellement, subdivisée en deux époques : le Pléistocène (daté à 2,58 millions d’années) et l’Holocène (daté à 11 700 ans). Imposer l’anthropos sur l’échelle de temps géologique, c’est aussi montrer l’impact de son activité comparable « aux grandes forces de la Terre » et comprendre comment les géologues en sont venus à s’intéresser à l’humain.

Dater et mesurer pour légitimer

À quand faire remonter le début de l’Anthropocène ? Sujet disputé donc délicat. Alors que certains défendent un Anthropocène « précoce » à partir de l’invention de l’agriculture, d’autres sont partisans d’une date de début beaucoup plus tardive : les années 50 ou la période de la grande accélération, à la détonation d’un essai nucléaire dans le Nouveau-Mexique qui relâchent les premiers isotopes radioactifs dont on peut aujourd’hui observer les dépôts sédimentaires. 12 indicateurs du système Terre ont été mesurés : la composition de l’atmosphère, le climat global, l’ozone stratosphérique, l’eau et les cycles de nitrogène, l’écosystème marin, le système terrestre (principalement la domestication des terres), les forêts tropicales et la dégradation de la biosphère terrestre… Autant de données qui illustrent graphiquement, sur une période de temps allant de 1750 à 2010, une croissance exponentielle de l’empreinte de l’homme sur la Terre.

 

L’Anthropocène annonce un point de non-retour et une transition écologique de très grande ampleur

 

Vers une politique de la Terre

Alors que le développement durable répondait à ce qu’on pensait être une « crise » écologique, l’Anthropocène annonce un point de non-retour impliquant inéluctablement une transition écologique d’une très grande ampleur. La pensée écologique allant de pair avec l’instrumentalisation de notre planète, la géo-ingénierie jouit aujourd’hui d’une véritable popularité : injection d’aérosols sulfatés dans l’atmosphère pour augmenter l’albédo terrestre (la réflexion de la lumière solaire renvoyé par l’atmosphère vers l’espace), fertilisation de l’océan pour stimuler l’activité photosynthétique des phytoplanctons (algues qui pourraient donc absorber le CO2 atmosphérique) ou couverture des déserts par panneaux solaires… Parfois fous et teintés de science-fiction, les recherches en géo-ingénierie sont à double-tranchants. Car leur aspect salvateur peut aussi s’avérer destructeur du point de vue de la biodiversité et des cycles naturels. Mais la recherche de solutions ne peut se faire sans un éveil de conscience écologique. Nier l’existence de ce récit freine l’avancée vers une politique de la Terre consciente des dégâts causés par les générations antérieures et surtout de la responsabilité de ces dérèglements climatiques. Car, pouvons-nous réellement parler d’anthropos quand seule une partie de la population mondiale est largement impliquée dans ce virage environnemental ? La question se pose quand 20% des hommes sont responsables de plus de 80% des émissions de gaz à effet de serre. Parler d’Oliganthropocène ou de Capitalocène centralise le débat : celui d’une injustice environnementale. La terminologie est loin d’être futile, elle oriente aussi la recherche des solutions et la prise de décisions.

Le récit anthropocénique est un récit de cohésion plutôt que celui d’une rédemption. Les scientifiques en sont les véritables catalyseurs mais le décloisonnement des savoirs devient une nécessité pour pouvoir évoquer l’humanité. Ce vaste domaine de pensée pousse toujours plus loin la réflexion et reste encore en construction. D’où sa particularité : sans poser de réelle perspective d’avenir, l’Anthropocène en est une en soi. Hutton nous dira « No vestige of a beginning, no prospect of an end».

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