Inculpé, avocat : Qui est le monstre ?

Le monstre est historique, toujours défini par les normes morales d’une société située dans l’espace et le temps. Par le nom même qui lui est donné, il est exclu,  il est pointé du doigt : il devient l’extérieur de la communauté politique, celui qui a rompu le contrat social. Pourtant, en pareilles circonstances, le propre d’un avocat pénaliste est de ne jamais voir  la personne qu’il défend comme un monstre.

Vergès

Si le droit des sociétés antiques ou médiévales permettait de se servir de la monstruosité d’un acte pour nier à son auteur son humanité, la modernité juridique, par son universalisme, reconnaît tout individu comme être humain, et s’interdit donc le recours à une notion comme celle de monstruosité. À la rencontre entre l’opinion publique actant dans certains cas extrêmes l’inhumanité de ceux qu’elle qualifie de monstres, et le droit qui garantit à tout individu un jugement impartial, l’avocat pénaliste, face à la Justice, exprime l’humanité de ceux qu’il défend.

L’avocat ne défend pas l’acte effroyable mais son auteur, qui est à ce stade, présumé innocent. Le rôle de l’avocat dans le cadre de procès de cette nature est double. Il défend les intérêts de son client, c’est certain. Mais il participe à la Justice, au procès équitable : faire prendre conscience à son client de la gravité de son comportement, mais aussi rappeler l’humanité persistante de l’individu jugé. Jean-Yves Liénard, suivant la pensée d’Hannah Arendt et sa théorie de la banalité du mal affirme qu’il n’a « jamais vu de salopard absolu. Le type n’est jamais à la hauteur de son crime. Il est souvent petit, veule, lâche… Tout le travail de l’avocat consiste à lui rendre son humanité ». Par cela, il est le premier facteur de réalisation d’un équilibre entre l’acte commis et la peine prononcée.

L’avocat pénaliste participe à la justice, au procès équitable

Pourtant, les critiques sont souvent virulentes à l’encontre d’avocats qui prennent la défense d’individus accusés d’actes effroyables. Leur courage, permettant la tenue d’un procès équitable, leur est souvent dénié. Éric Duppond-Moretti dans le cadre du procès d’Abdelkader Merah a connu cette situation. Il reconnaît la souffrance sans égale des parties civiles, des victimes. En conséquence, il accepte que celles-ci l’insultent lorsqu’il fait valoir que la mère du terroriste a aussi perdu un enfant et qu’elle n’arrive pas à choisir entre la Justice et son fils. Par contre, lorsqu’un journaliste de France inter, N.Demorand (03/11/2017) qualifie ses propos d’ « obscènes » et interroge « l’honneur » de défendre A.Merah, que revendique l’avocat, il s’offusque. Et la Société ne devrait pas l’accepter. Quand bien même c’est elle qui, par le biais de l’action publique, tient le rôle d’accusateur dans le procès pénal, c’est en son nom, au nom du Peuple français que la justice est rendue. Il faut garder alors en tête qu’elle ne peut céder à la tentation d’une « violence parfaitement policée, qui porte les habits endimanchés de la vengeance » comme l’écrit E.Dupond-Moretti dans Bête noire. La Justice ne peut jamais s’extraire complètement des considérations politiques, même si la théorie l’exige. Or, dans ce type de procès chacun à un rôle à jouer pour parvenir au résultat souhaité : la manifestation de la vérité. Dès lors, face aux aléas politiques dont l’opinion publique est tout à la fois l’écho et le giron, il est plus qu’important de ne pas céder à la pression sociale. Défendre un accusé c’est mettre en lumière des éléments qu’une condamnation hâtive passerait sous silence. Mais c’est surtout légitimer la décision définitive, car le verdict aura été rendu dans équitablement.

La loi impose à l’avocat de porter sa robe : Distance entre l’individu et la profession

L’avocat fait rempart, protège l’être humain qui peut sembler ne pas mériter protection, stigmatisé par la société toute entière. Ainsi, il devient à son tour le monstre. C’est une situation auquel chaque avocat répond différemment. Eric Duppont-Moretti, se décrivant lui même comme une bête noire, a reconnu la difficulté de son rôle dans ce procès d’Abelkader Merah: « Je me suis retrouvé seul contre tous, dans un contexte délétère… Et si vous me permettez l’expression, j’en ai pris plein la gueule ». Henri Leclerc rappelle que « ce qui compte c’est la Justice, pas l’opinion dont l’avocat doit se moquer. Surtout celle qu’on a de lui ! ». Selon E.Duppond-Moretti, la seule méthode alors est la suivante : « je suis devenu bon à partir du moment où la maîtrise a pris le pas sur la peur. Il m’a fallu dix ans ». C’est sur l’avocat que se focalise in fine la pression médiatique de l’opinion publique. Or, c’est précisément son rôle. Il en joue également, en témoigne l’omniprésence médiatique des plus célèbres avocats pénalistes français sur les plateaux télévisuels (ne serait-ce que pour vendre ses livres…). L’avocat absorbe les déchaînements de l’opinion publique et s’en nourrit pour élaborer la défense de l’être humain mis en cause.

L’avocat représente l’être humain, il n’est pas un mercenaire. Il a ses propres convictions et opinions. La loi impose à l’avocat de porter sa robe, qu’elle nomme « costume » pour montrer cette distance entre l’individu et la profession. C’est ce costume que Jacques Vergès, dit « l’avocat du diable » ou le « salaud lumineux », a enfilé lors du procès de Klaus Barbie, « le boucher de Lyon ».  Alors qu’il était résistant pendant la guerre et que les témoignages traumatisants des atrocités commises par cet homme contre les juifs et les résistants s’accumulent, il doit conserver son cap : il représente son client et fait entendre sa parole. Un résistant défendant un nazi peut choquer. Mais Albert Naud en fera de même lors du Procès de Pierre Laval, collaborateur du régime de Vichy. De fait, tout dans le déroulement d’un procès est codifié : costumes, places dans le tribunal, prise de parole. Ces détails sont capitaux, « la forme c’est le fond qui remonte à la surface » comme l’écrivait V.Hugo. Rien n’est laissé au hasard. Déchaînant les passions, le procès est une mise en scène cathartique où chaque partie peut faire valoir sa position et obtenir justice. Ce faisant, c’est la paix sociale qui est entretenue.

Devant l’institution judiciaire, les avocats pénalistes défendent la Démocratie et le Peuple français contre les travers de l’opinion publique. Rôle difficile à assumer et souvent une vocation plus qu’un choix, Jean-Yves Moyart affirme à ce titre : « Je voulais défendre la veuve et l’orpheline. J’avais également l’amour du verbe. Je voulais défendre la victime éplorée. Mais aussi le monstre abandonné de tous ».

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