Les Fleurs d’hiver, l’histoire d’une femme de gueule cassée

Les Fleurs d’Hiver, écrit par Angélique Villeneuve, publié aux Éditions Phébus en 2014, est un roman du retour impossible en même temps qu’une pierre qui se démarque dans l’édifice de la littérature de mémoire de la grande guerre.

Lorsque Toussaint retourne en octobre 1918 auprès de sa femme Jeanne et de sa fille Léonie qu’il n’a pas vue grandir, il est méconnaissable. L’histoire est celle de la femme qui doit accueillir ce monstre meurtri au visage cassé et caché sous un voile de silence. Celle de la confrontation avec l’étrangeté qui surgit dans la familiarité, ébranle la routine. Un an plus tôt, dans sa dernière lettre, il lui avait écrit : « Je veux que tu viennes pas ». Il s’agit de réapprendre à vivre ensemble.

Jeanne est ouvrière fleuriste, Toussaint ressemble à une fleur froissée, et une sorte de mimosa pudique, qui se referme quand on le touche, et fuit la maison pour retrouver ses compagnons de guerre dans un café sombre, seul endroit où il semble reprendre vie.

À la lecture, la violence des images des gueules cassées d’Otto Dix cotoie la délicatesse du langage des fleurs qui rappelle celui qu’utilise Félix de Vandenesse pour signifier son désir à Madame de Mortsauf , dans le Lys dans la vallée de Balzac.

« Les pétales se trempent dans un bain d’ophélia étendu d’eau et d’alcool. Ils sont ensuite striés, piquetés, panachés, à l’aide d’un pinceau de martre, boulés, pincés et enfin montés sur le cep pour former la fleur la plus ravissante qui ait jamais paré chapeau de femme. 

Notre homme est maintenant dans de bonnes conditions et va quitter le Val-de-Grâce pour retourner à son corps. »

Au cœur du roman réside la superposition des imaginaires, certainement pour répondre à la difficulté de dire, tant du fait de l’indicible d’une expérience singulière que de la profusion des œuvres qui se tournent vers ce thème, en partie dans un devoir de mémoire.

Rassembler les fleurs. Recoudre le visage déformé. Tisser les liens de nouveau.

Le travail que décrit le roman est manuel – corporel, car Toussaint ne parle pas. C’est un travail long et éprouvant.

À cela s’ajoute le travail artisanal d’écriture, qui soude la forme et le fond. L’écriture de l’auteur est un peu destructurée, tantôt ordinaire et discrète, mimétique du silence que Jeanne s’efforce de rompre, tantôt très minutieuse, à la recherche de l’image la plus juste pour nous faire revivre le difficile processus de reconstruction de l’après-guerre.

Le roman fait naître un point de vue original, celui de la femme de la gueule cassée, et une parole sobre et saisissante, d’une violence douce, qui, à l’heure du centenaire de la fin de la grande guerre, mérite d’être re-découverte.

Adina Toma

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