Dieu est mort, tuons le monstre

On pourrait croire que la fondation de la République romaine a été causée par un viol : celui de Lucrèce par le fils du roi Tarquin. Brutus mène la révolte et la famille royale est chassée. Mais cette histoire tend à masquer le contexte religieux, politique et juridique qui l’entoure.

 

Tarquin et Lucrèce - Titien                                                                                      Tarquin et Lucrèce – Le Titien

De fait, Tarquin le Superbe était un tyran notoire. Machiavel écrit dans son Discours sur la première décade de Tite-Live, qu’ « il ne fut pas chassé parce que Sextus son fils avait abusé de Lucrèce, mais parce qu’il méprisa les lois, qu’il gouverna tyranniquement, ayant attiré à lui toute l’autorité dont il dépouilla le Sénat, et qu’il détourna, pour la construction de son palais, les sommes que ce corps employait avec tant de satisfaction à l’embellissement des lieux publics… ». Mais si le crime de son fils n’est pas seule la cause de sa destitution, il en est du moins l’occasion. C’est le caractère monstrueux de la violence qui fit que cet acte, plus qu’un autre, mit le feu aux poudres ; mais comment comprendre la « monstruosité » de la violence ?

C’est justement du latin que nous vient le terme : le monstre — ou ce qui est monstrueux — manifeste (montre) quelque chose hors norme. Par son crime, Sextus Tarquin commet un acte qui le dépasse puisqu’il manifeste l’injustice du règne de son père et, par là-même, rend ce dernier inadmissible. Cependant, Lucrèce ne fut certainement pas la première victime des Tarquins. Encore une fois se pose la question : pourquoi cette violence fut-elle plus monstrueuse qu’une autre ? Nous ne pouvons y répondre sans relever l’aspect religieux du terme monstrum : c’est un fait prodigieux, un avertissement des dieux et, par conséquent, un phénomène suprahumain — donc potentiellement inhumain. En ce sens, il est étroitement lié avec celui de nefas. Les dieux transmettent leurs volontés par les augures, c’est-à-dire communiquent aux humains ce qu’il faut faire (fas) et, dès lors, ce qu’il ne faut pas faire (nefas). Lorsqu’une personne désobéit volontairement aux augures, elle commet un crime qui porte en lui une dimension religieuse puisqu’il tourne le dos aux volontés divines manifestes. Insulte aux dieux, c’est une faute inexpiable. Celui qui la commet peut être condamné par un tribunal profane, certes, mais les humains ne jugent jamais que d’après le droit positif et non le droit divin. Or la violence monstrueuse est une entorse au droit positif et au droit divin : elle ne peut être entièrement rachetée. Le criminel sera le plus souvent isolé dans la société, voire banni, c’est-à-dire, pour les Antiques, dépouillé de son humanité — vivre en tant qu’humain, c’est « être parmi les hommes » (inter homines esse). Tarquin s’attaque à Lucrèce et, ce faisant, profane la vertu même. Pire encore, il le fait en violant l’hospitium, les lois de l’hospitalité. Or celles-ci sont très strictes à Rome et mobilisent tant le droit civil que le droit divin. En plus de vicier la société humaine, Tarquin fait un affront aux dieux : sa famille ne sait servir ni ses semblables, ni les dieux et, par conséquent, elle est destituée.

La violence monstrueuse est une entorse au droit positif et au droit divin : elle ne peut être entièrement rachetée. 

Le concept de monstre évolue avec l’histoire : si le monstre est celui qui, par ses actes, outrepasse l’humanité, alors il en définit les limites. Le caractère monstrueux de la violence peut donc être utilisé comme critère : son usage devrait nous permettre de décrire ce qui est considéré comme humain et inhumain selon les époques. Durant la guerre du Péloponnèse, en 416 av. J.-C., l’île de Milos, traditionnellement alliée à Athènes, décide de rester neutre dans le conflit. Son alliée ne peut souffrir cet affront et l’île est envahie : les hommes sont passés au fil de l’épée, les femmes et les enfants réduits en esclavage. Nous ne savons pas avec certitude si la cruauté de la répression fut l’initiative des généraux ou celle des citoyens eux-mêmes, quoique l’expédition punitive fut sans aucun doute soumise au vote. Cependant, un évènement antérieur nous inclinerait à faire peser la responsabilité sur l’assemblée athénienne : durant la même guerre, en 428 av. J.-C., elle décide, sous l’influence de Cléon, de massacrer tous les habitants de Mytilène, ville de Lesbos rebelle à la domination athénienne — c’est pourquoi Aristophane se moque ouvertement de Cléon dans La Paix. Diodote réussit à faire entendre raison à ses concitoyens et fait envoyer un navire pour transmettre le changement d’ordre à l’armée, ce qui sauve in extremis les Mytiléniens. Malgré cela, certains sont massacrés sans procès — d’après Thucydide, un millier, mais il se pourrait que ce soit une erreur de copie, — les murs sont rasés, la flotte et les terres appropriées. Pour en revenir à Milos, même si Isocrate considère que l’évènement fut un mal, il ne fut pas particulièrement funeste pour Athènes : il ne marqua pas les mémoires ni ne fut considéré contraire aux prescriptions divines. Autrement dit, il ne fut pas monstrueux : le massacre de masse ne fut pas toujours inhumain.

Staline, Robespierre, Hitler, Beria… tous furent tous nommés « monstres » pour leurs crimes. De même, nos chroniques judiciaires sont peuplées de « monstres ». Nous qualifions la violence de monstrueuse quand nous sommes pris de court face à elle : ses moyens et ses fins n’avaient jamais effleurés nos esprits et, à ce titre, c’est « ce que l’entendement à proprement parler ne peut concevoir » selon Jankélévitch dans « L’imprescriptible ». Face à ces crimes, la condamnation ne fait que peu de justice. Mais si à Rome le châtiment divin et le bannissement étaient des normes respectivement théologico- et politico-juridiques, nous ne vivons plus dans une société où une quelconque justice divine serait une norme pratique et juridique — et ni le droit naturel, ni la morale ne sauraient en devenir. De même, l’humanité d’une personne ne dépend plus de son appartenance à une communauté ou société humaine. Or le terme de monstre tend à renvoyer le crime non pas seulement vers l’extra-ordinaire mais vers une sphère définitivement hors de notre portée : cette violence n’est pas à « l’échelle humaine » estime Jankélévitch. En effet, elle est suprahumaine car au-delà de notre raison, elle défie l’imagination. Traiter un criminel de monstre, c’est porter un jugement moral qui nie la possibilité qu’un être humain puisse agir de telle manière en tant qu’humain.

Nous ne vivons plus dans une société où une quelconque justice divine serait une norme pratique et juridique

Or cela est définitivement problématique. Si tous les crimes monstrueux sont l’œuvre de monstres, alors ils ne sont pas humains et n’ont pas de cause d’ordre politique ou social. Ainsi, c’est faire de notre incompréhension de fait une incompréhension de droit et, par conséquent, dissoudre le caractère sociopolitique de ces actes. Finalement, une telle procédure consiste à expulser de l’humanité l’élément « malade » car « monstrueux » afin de sauver cette dernière : le crime est jugé « contre-nature », entendez « contraire à la nature humaine ». Pourtant, il n’y a que l’humanité qui puisse être la source du problème puisque le criminel est un être humain. Jankélévitch écrit que « Ce crime contre-nature [le génocide juif], ce crime immotivé, ce crime exorbitant est donc à la lettre un crime métaphysique” ; et les criminels de ce crime ne sont pas de simples fanatiques, ni seulement des doctrinaires aveugles, ni seulement d’abominables dogmatiques : ce sont, au sens propre, des “monstres”. » Mais dès lors, comment un tribunal humain pourrait-il juger le monstre inhumain qu’est ce « vampire métaphysicien » ? Comment l’ « abomination métaphysique » pourrait-elle être « notre affaire à nous » ? En effet, la finalité de son argumentation apparaît contraire à son propos. On ne peut attendre du droit qu’il applique des catégories morales ou théologiques, ce que fait ici Jankélévitch en mobilisant des termes comme « métaphysique » ou « contre-nature ». Il n’est pas non plus habilité à dépouiller un individu de son humanité. Le droit positif ne s’applique jamais qu’à des personnes, or un monstre ne saurait être une personne — aussi, nul être humain ne saurait être un monstre.

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