Pourquoi les volontés d’indépendance au Kurdistan irakien ne suscitent pas l’enthousiasme du PKK ?

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Kurdistan turc, Août 2013, Laura Lafon

www.lauralafon.com

Ces images sont issues du livre You could even die for not being a real couple, auto-édité par Laura Lafon. Ce livre questionne l’amour au Kurdistan turc.

L’idée d’un Kurdistan indépendant au nord de l’Irak a fait monter la tension au Moyen-Orient, à tel point que la question de l’avenir du peuple kurde est revenue hanter la presse internationale. Face à cette fougue, il est nécessaire de s’attarder sur les oppositions qui structurent la question kurde au Moyen-Orient. Si l’on est tenté d’associer l’intimidation qu’Erdoğan exerce sur le Kurdistan irakien à une épreuve de force pour contrer une ardeur indépendantiste sur ses propres terres, il ne faut pas oublier que les Kurdes de Turquie ont bien d’autres préoccupations.

Il serait en effet illusoire de croire que le mouvement kurde puisse affronter le gouvernement turc pour mettre sur la table la question de l’indépendance, tant il a été réprimé. Il serait tout aussi impossible d’aborder dans ces quelques lignes les positionnements de tous les Kurdes de Turquie, c’est pourquoi nous parlerons simplement d’une partie du mouvement politique et militaire kurde. Rappelons alors que le gouvernement turc a lancé un vaste plan de répression de “lutte contre le terrorisme” en 2015, en évinçant notamment des audiences politiques les membres du HDP, Parti Démocratique des Peuples, accusés de collusion avec le PKK. Le HDP est un parti politique pro-kurde qui avait fait parler de lui grâce à son entrée au parlement en 2015. Il se veut la facette légale et démocratique du mouvement kurde en Turquie, en rassemblant divers mouvements de la “gauche” turque. Les arrestations des députés du HDP qui se sont multipliées après la tentative de coup d’État, se sont doublées de révocations de maires HDP dans plus de 82 municipalités dans le Sud-Est de la Turquie, où se trouvent la majorité de la population kurde de Turquie.

Évincé de la scène politique en Turquie, le parti du HDP, défenseur des minorités, dispose de peu de leviers…

Si la question kurde a été politiquement représentée ces dernières années par la montée du HDP, il ne faut pas oublier ses ressorts militaires. Dans le Sud-Est de la Turquie, le gouvernement et le PKK ont repris les armes depuis 2015. Le gouvernement bombarde les bases du PKK en grande majorité situées du côté irakien, pendant que le PKK s’attaque aux forces armées turques. Le 23 septembre dernier, le parlement a voté la poursuite du dispositif qui permet à la Turquie d’intervenir au-delà de ses frontières, du côté syrien et irakien, en soulignant une menace pour la stabilité et la sécurité en Turquie. Le gouvernement ne cesse de se féliciter des nombreuses pertes du côté du PKK. Affaibli politiquement et militairement, le mouvement kurde semble bel et bien bâillonné en Turquie.

Enfin et surtout, l’absence de revendication d’indépendance de la part des membres du HDP, ou du moins du PKK, relève de profondes évolutions idéologiques.

La création d’un État kurde à l’image de l’indépendance du Kurdistan irakien ne correspond plus à la lutte du PKK.

Si le parti avait fondé son combat sur la création d’un Kurdistan autonome, Abdullah Öcalan, le père du mouvement, a annoncé dans les années 1990 un nouveau projet politique fédéral, qui remet en cause l’idée de création d’un « État-nation » kurde. Ce nouveau projet, mystérieusement nommé confédéralisme démocratique, s’inspire du communalisme libertaire de l’écologiste américain Murray Bookchin et repose sur des principes de démocratie directe animée par des réunions et conseils locaux. L’idéologie anti-nationaliste du PKK se différencie donc bel et bien d’un projet indépendantiste à l’image du Kurdistan irakien.

Il n’est alors pas étonnant de voir que le HDP, évincé de la scène politique turque et accusé de collusion avec le PKK, s’est abstenu de tout soutien officiel lors du référendum au Kurdistan irakien. Par ailleurs, il ne faudrait pas oublier que le PDK irakien est considéré comme un grand rival du PKK. Les  affrontements entre les forces armées des deux partis au Mont Sinjar en sont une manifestation récente. On comprend mieux maintenant pourquoi le PKK ne saurait s’extasier des velléités de Massoud Barzani.

Si le PKK doit s’enthousiasmer des activités de ses confrères kurdes, c’est plutôt au Sud de la Turquie que cela se passe (en témoignent les tirades journalistiques sur “l’utopie du Rojava au coeur du chaos”, “l’essor de l’utopie au Rojava”, “l’épanouissement de la démocratie kurde” etc.). Le PYD syrien, qualifié par Olivier Grojean d’organisation soeur du PKK, tente de mettre en place les préceptes d’Abdullah Öcalan au nord-est de la Syrie. L’omniprésence des portraits du père du PKK dans les différentes communes du Rojava ne trompe pas sur les connivences idéologiques du PYD et du PKK. Un Contrat social de la Fédération démocratique de Syrie du Nord, relevant du confédéralisme démocratique, a ainsi été adopté en 2014 et est appliqué dans la région du Rojava qui regroupe les trois cantons d’Afrine, de Kobané et de Djézireh. Il est indispensable de distinguer les différents projets kurdes au Moyen-Orient, qui relèvent de profonds désaccords idéologiques et d’histoires politiques, tribales et nationales radicalement différentes. Alors Erdoğan n’aurait-il pas plus à craindre de l’influence du PKK en Syrie que des aventures irakiennes ?

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