Excès et sacré dans le capitalisme

L’économie capitaliste se situe à la croisée de deux chemins : la rationalité et l’excès. Or, ce dernier n’est pas sans rappeler les principes mêmes du sacré, qui semblaient pourtant s’être effacés au profit d’une logique mercantiliste. Quel lien unit donc le néolibéralisme et le sacré ?

capitalisme

Dans ses cours sur le biopolitique, Michel Foucault développe l’idée que le néo-libéralisme aurait intronisé de nouvelles techniques de subjectivation, l’individu devenant « entrepreneur de soi », c’est-à-dire qu’il adopterait une attitude envers sa vie, ses loisirs, etc. similaire à celle d’un entrepreneur motivé par un calcul utilitaire. Ainsi, dans la logique traditionnelle du capitalisme, fondé sur l’entreprise privée et la liberté de marché, il appartiendrait, non plus seulement aux entrepreneurs, mais à tout un chacun, de rationaliser ses productions et dépenses, en vue d’un « profit » toujours à venir.  C’est dans cette dynamique  que semble se dessiner l’horizon des politiques néo-libérales depuis la fin des années 1970, jusqu’à son paroxysme actuel, illustrée par l’expression chère à Emmanuel Macron de « Start-Up Nation », terminologie qui va jusqu’à transformer la ministre du travail en « DRH de l’entreprise France ».

Néanmoins, cette thèse se heurte à un paradoxe majeur dans la production économique capitaliste ; un certain nombre de consommations semble échapper à la logique de rentabilité. Comment expliquer, par exemple, la défiscalisation des biens de luxe (ISF), identifiés comme l’un des emplois, purement improductifs de l’excédent économique d’une société ? L’achat d’un yacht, pouvant représenter une dépense de plusieurs millions d’euros – s’il permet à celui qui l’acquiert d’augmenter son capital symbolique – ne relève pour autant pas d’une logique d’investissement productif. Alors même que le politique encourage, à longueur de discours, l’entreprenariat, il légitime l’emploi immense de ressources à des fins improductives. Le luxe représente ainsi un exemple flagrant d’une dynamique qui est en réalité au coeur du fonctionnement de l’économie capitaliste : pour qu’il puisse y avoir croissance, il faut  qu’une certaine partie de la production soit détruite, c’est à dire qu’elle sorte du circuit productif. Comment expliquer, dès lors, que l’irrationalité économique, la dilapidation sans but, soient la condition nécessaire à l’existence même de start-uper?

Un certain nombre de consommations semble échapper à la logique de rentabilité

En réalité, il semble que cette nécessité de dilapidation ne soit pas spécifique au capitalisme, mais lui pré-existe dans les sociétés humaines qui l’ont précédé, et plus largement constitue un principe fondamental du développement de la vie sur Terre. Cette destruction serait même à l’origine de la sacralité dans les sociétés. C’est ce que soutient Georges Bataille dans La part maudite, ouvrage dans lequel il propose de lire l’histoire de la vie, dont l’économie humaine n’est qu’un champ particulier, à travers ce principe excédentaire. Selon ce dernier, la vie ne peut croître qu’à la condition d’être capable de se débarrasser de son excédent : soit par la colonisation de nouveaux espaces où elle peut se déployer  (par exemple, le passage de la vie marine à la vie terrestre), soit par la destruction pure et simple de son excédent, par l’intermédiaire d’une lutte à mort entre les organismes vivants, lorsque l’espace disponible est saturé.  Il en va de même pour l’économie. Historiquement, ce principe excédentaire a produit chez l’être humain la forme spécifique du sacré : construction de temples, sacrifices, offrandes, entretiens de figures sacrées. Ainsi des pyramides égyptiennes, débauches de ressources considérables et purement improductives ; ainsi également, des noblesses d’Ancien Régime, castes régulant l’excédent de production par sa consommation excessive et symbolique ( châteaux de la renaissance, construction de places royales, importations des drogues des colonies – sucre, café – etc). La guerre, par sa forte dimension symbolique, prolonge traditionnellement cette sacralisation de la destruction.

Le transfert du sacré participe au maintien de la logique capitaliste

Ce principe de dilapidation n’a pour autant pas disparu de nos sociétés contemporaines. Il expliquerait  même la contradiction du capitalisme entre les deux impératifs de rentabilité et de consommation improductive : il laisse apparaître de nouvelles formes de dilapidation qui quitteraient le cadre traditionnel des institutions réglées autour d’un temps et d’un espace précis ( grandes fêtes de Louis XIV dans les jardins de Versailles, cérémonies religieuses dans des cathédrales ou des mosquées somptueuses) pour se réfugier dans une consommation quotidienne et individuelle. Parmi ces consommations à perte, on peut citer l’exemple paradigmatique de l’alcool mais aussi des oeuvres d’art, qui tout en restant au sein du marché, suscitent des achats improductifs, excepté dans la production d’une hiérarchie symbolique. Dès lors, le maintien d’un principe excédentaire continuerait de créer des sphères sacrées, désormais logées au sein de consommations individuelles. Elles conserveraient leur fonction de destitution des hiérarchies sociales, de la même manière que les fêtes et mystères païens reconstituaient un autre milieu lors d’orgies. L’impression subjective de libération par la consommation, accentuée par des messages publicitaires louant une émancipation des hiérarchies sociales, est le symptôme de cette appropriation du sacré par l’économie. Ce transfert du sacré au sein même de la consommation participe de mécanismes de pouvoir favorisant le maintien de la logique capitaliste. En pensant s’échapper de la hiérarchie sociale, il semble que l’on s’inscrive totalement dans son propre maintien.

 

Ce principe de dilapidation n’a pour autant pas disparu de nos sociétés contemporaines

Ainsi, la contradiction du capitalisme peut s’expliquer par le réemploie de cette fonction de destruction qui est désormais intégrée à l’économie de marché ; la production du symbolique, qui échappait à la sphère strictement économique subit une réintégration dans son fonctionnement même. Le sacré a donc été inséré dans l’économie, alors qu’il en était sa négation : il se matérialise dans une hyperconsommation parfois hystérique (alcool, tabac, textiles…), non-rentable, mais qui participe pleinement à l’essor de l’économie capitaliste. Cette logique duale permet d’expliquer des théories contradictoire sur le capitalisme néolibéral ( Foucault/Baudrillard) mais surtout elle nous enjoint de répondre à ce sacré économique par la déterritorialisation de la débauche des sphères de consommation vers une destruction productrice d’un ordre sacré indépendant du capitalisme, voué à la production de formes nouvelles, qu’elles soient artistiques ou politiques.

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