Editorial du Hors-Série sur la Turquie

Türkiye’nin Ceylanı

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Kurdistan turc, Août 2013 – Laura Lafon

www.lauralafon.com

Ces images sont issues du livre « You could even die for not being a real couple », auto-édité par Laura Lafon. Ce livre questionne l’amour au Kurdistan turc.

 

La Turquie est sous le feu des projecteurs. Crise migratoire, tension sécuritaire, autoritarisme croissant, tentative de coup d’Etat, journalistes embastillés, destin du peuple kurde : ces sujets inquiètent le lecteur occidental en même temps qu’ils le fascinent: sommes-nous en train de perdre la Turquie ? s’interroge anxieusement Le Monde en octobre 2009.

Et c’est aux journalistes et aux intellectuels de satisfaire à l’inquiète curiosité. Ils se livrent donc devant un public occidental peu aguerri à une compétition sémantique sous haute tension : panislamisme, dictature poutinienne, néo-ottomanisme, sultanat, une surenchère de superlatifs dans un climat international angoissé. L’héritage islamique du Parti de la Justice et du Développement (AKP), identité éminemment polémique et sujette aux pires raccourcis conceptuels, devient même sous certaines plumes la preuve de l’écriture d’un nouveau chapitre du “choc des civilisations”.  

Mais la Turquie que nous avons découvert ces dernières années, la Turquie des mobilités internationales et des recherches de terrain, la Turquie des parties de tavla et des bayram en famille, la Turquie dont nous avons fait l’expérience sensible, celle-là ne se laisse pas lire si facilement. Elle s’ingénie même à échapper à toutes les “logiques” a priori que l’on voudrait lui assigner. L’enjeu de ce Hors-Série est d’en faire la démonstration.

La Turquie s’ingénie à échapper à toutes les “logiques” a priori que l’on voudrait lui assigner.

Le seul qualificatif que l’on cédera sans hésiter aux contempteurs de la Turquie est qu’elle est profondément fracturée, et c’est précisément cette caractéristique qui rend impossible sa mise en catégorie : la Turquie n’est pas islamique ou laïque, la Turquie n’est pas occidentale ou orientale, la Turquie n’est pas démocratique ou dictatoriale, elle se trouve tiraillée entre ces pôles antagonistes et son histoire politique récente fait le récit de ce déchirement.

Pour ouvrir ce Hors-Série, revenons sur qui constitue l’ossature politique et idéologique de la République de Turquie : l’idéologie kémaliste, du nom de son fondateur, Mustafa Kemal “Atatürk”. L’injonction que fait Atatürk à la politique turque est implacable : un laïcisme militant mené au nom d’un nationalisme inconditionnel par un État centralisateur.

Et il se trouve que cette théorie et cette pratique du pouvoir ont généré une série de phénomènes et d’institutions “en trompe-l’oeil”, qui, si elles ressemblent à s’y méprendre à certaines conceptions politiques auxquelles nous sommes habitués, ne doivent pas être appréhendées au travers du prisme politique français. Donnons-nous ici des armes pour éviter cette écueil et tenter de saisir la singularité du cas turc.

La question qui interpelle le plus le lecteur hexagonal est, pour des raisons historiques évidentes, la place de la laïcité en Turquie. La France et la Turquie sont les deux seuls pays au monde à avoir inscrit la laïcité dans leur Constitution. Cela n’implique pas pour autant que l’insertion des valeurs laïques dans le champ des luttes politiques en Turquie se fait selon le même modèle qu’en France. En Turquie, on pourrait croire que la défense de la laïcité est une valeur de gauche quand l’identité religieuse conservatrice d’Erdoğan en fait l’équivalent d’un conservateur de droite. Tout en admettant ce dernier point, permettons-nous de poser ceci brutalement: les laïcs turcs ne sont pas exactement des démocrates. La laïcité a la turca a été imposée dans la violence et l’autorité par les institutions kémalistes, dans une logique ultra-centralisatrice de type jacobine et souvent au mépris du fonctionnement normal de la démocratie parlementaire (coups d’Etat successifs en 1960, 1971, 1980 et 1997). Les partis de l’islam politique turc, dans l’opposition, étaient régulièrement dissous si leur contenu déplaisait à l’establishment kémaliste, et leurs dirigeants enfermés. Concernant les minorités, qu’ils s’agissent des Kurdes ou des Alévis, elles n’avaient pas le droit de cité dans la Turquie du CHP, parti fondé par Atatürk. La répression de leurs formations politiques ou des mouvements activistes de l’ultra-gauche par l’armée nous indiquent en fait une vérité indiscutable : l’autoritarisme n’a pas eu de couleur politique en Turquie, il a été tantôt kémaliste, tantôt AKP:  en un mot il a été permanence.

L’autoritarisme n’a pas eu de couleur politique en Turquie, il a été tantôt kémaliste, tantôt AKP:  en un mot il a été permanence.

Mécaniquement, le lecteur européen s’identifie plus volontiers aux milieux kémalistes, les “Turcs blancs”, et rejette dans l’orient lointain ces “Turcs noirs”, ces anatoliens attachés à leur identité musulmane, les électeurs de l’AKP. Pourtant, c’est depuis 2002 ce même AKP qui a été le fer de lance de l’intégration européenne quand l’establishment kémaliste a au contraire constamment cherché à entraver le processus d’adhésion. Il s’agissait pour cette élite de résister aux exigences libérales et constitutionnelles qu’implique un tel processus car il mettait en danger l’emprise institutionnelle du kémalisme sur la République de Turquie.

Ainsi, il y a dans la politique turque quelque chose de dangereusement trompeur. Un faisceau de données fondamentalement contre-intuitives qui nous invite à la prudence et rend plus urgent que jamais l’application d’un principe de précaution qui est, en définitive, un principe de modestie. Défaussons-nous donc de notre ethnocentrisme pour partir explorer le monde turc. C’est ce voyage, des soubresauts de la diplomatie turque au Moyen Orient aux rues bondées des quartiers syriens d’Istanbul, des geôles où les journalistes attendent leur sentence aux montagnes kurdes de l’Est anatolien, que la Türkiye’nin Ceylanı (la Gazelle de Turquie) vous propose ici d’accomplir.

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