Décroissance : la sobriété contre l’inconscience

Depuis la fin du 19ème siècle, la terre est entrée dans la phase de l’Anthropocène, voire de la sixième extinction. Multiples pollutions, épuisement des ressources, réchauffement climatique se renforcent. La crise écologique d’origine anthropique menace la survie de nombreuses espèces mais aussi celle des populations humaines les plus exposées, c’est à dire les plus pauvres ou obligées de fuir leur territoire.

décroissance

 

Dans le même temps, une crise sociale inédite aggrave la situation. Chômage, précarisation, libéralisation des services publics résultent d’un productivisme dévastateur. En effet, la croissance infinie, loin de tenir ses promesses de développement pour tous, accroît les inégalités, comme l’ont récemment démontré Thomas Piketty ou encore Joseph Stiglitz. De plus en plus de chercheurs estiment ainsi que la consommation ne doit plus être un but en soi. En effet, la croissance économique, mesurée via l’évolution du PIB est en berne depuis la crise de 2007, dépassant rarement le chiffre d’un pour cent en France.

Dès lors, les concepts souvent qualifiés d’utopistes voire dénigrés par les économistes néoclassiques se remarquent. Proposant des modèles à contre-courant, ils offrent un renouvellement de l’analyse classique de l’économie.

L’on distingue ainsi trois grands courants contestant la durabilité de la croissance économique. Il y a d’abord les “pessimistes” qui, à l’instar de D. Ricardo et T. Malthus, soutiennent que la croissance n’est pas infinie et qu’elle se heurtera inéluctablement à des barrières ; les “moralistes” dans la lignée de John Stuart Mill et John Maynard Keynes selon lesquels l’arrêt de la croissance économique n’est pas une fatalité mais au contraire “la destinée la plus désirable pour l’humanité” selon Stuart Mill ; enfin, les “catastrophistes”, de loin les plus radicaux. Portés par la pensée du grand économiste américain Nicholas Georgescu-Roegen, ils estiment qu’il n’est d’autre solution que la décroissance faute de quoi l’humanité court à sa perte.

Ce mathématicien et économiste a appliqué à l’économie les lois de la thermodynamique. Dans l’ouvrage Demain la décroissance [1979], il a montré que l’énergie utilisable est continuellement transformée en énergie inutilisable jusqu’à ce qu’elle disparaisse complètement. Dès lors, le développement économique semble fondé sur l’utilisation inconsidérée du stock terrestre d’énergie accumulé au cours du temps. Entre un « effet rebond » et une très relative dématérialisation de l’économie, la décroissance apparaît être la seule solution à la crise écologique et sociale que connaît le monde. En fait, la théorie de la décroissance trouve son origine dans le rapport Meadows de 1972 nommé “the limits of growth” ou “halte à la croissance” en traduction française, qui se prononçait pour un état d’équilibre global et stable après que les pays riches aient arrêté leur croissance et que les pays pauvres aient accompli la leur pour satisfaire leurs besoins essentiels.

Il s’agit de renouer avec le sens des limites.

Par ailleurs, loin de soutenir la mise en place d’un développement durable, de souhaiter la récession ou la dépression, il s’agit de renouer avec le sens des limites, vouloir que chaque action fasse sens dans un cadre donné et pour un objectif donné. Nouvelle ère face à une course effrénée à la consommation guidée par l’hybris, la sobriété pose les bases d’une société civile apaisée et conviviale. Le bien-être serait au cœur des évaluations des politiques publiques. La croissance zéro, de façon à ce que les ressources naturelles ne soient pas épuisées, serait un moyen de maintenir la soutenabilité de l’économie et ainsi la durabilité de l’être humain sur sa planète en fonction de ses besoins et des ressources disponibles. Différentes actions sont proposées pour parvenir à ces objectifs : gestion des ressources naturelles, de l’empreinte écologique, défense de l’agriculture paysanne, réduction du temps de travail, revenu universel, sobriété du style de vie et re-localisation. Ce sont des points clés défendus par le parti pour la décroissance notamment. Loin de rester enfermée dans le champ économique, la question de la décroissance est donc transversale.

D’ailleurs, il semble pertinent de noter l’importance grandissante accordée aux initiatives citoyennes à l’origines de nouvelles tendances prônant des modèles de vie plus en phase avec la nature. D’où le succès des mouvements populaires tels que les courants défendant la “slow life”, autrement dit un ralentissement de modes de consommation et de pensée afin de prendre conscience de nos actions. En effet, avec la mondialisation et l’interconnexion croissante, de nombreuses tâches quotidiennes sont facilitées. Cependant les faiblesses du modèle économique actuel ont été saillantes lors de la crise de 2008. Des dynamiques de participation de solidarité sont notamment apparues en réponse.

Il faut emprunter à la sagesse de l’escargot.

Les théoriciens de la décroissance reprennent, en effet, la notion de d’encastrement de Karl Polanyi en proposant de réencastrer l’économie dans le social voire même de « sortir de l’économie » pour s’en défaire définitivement. Dans cette optique, S. Latouche défend le convivialisme, projet d’une société autonome et économe que recouvre le slogan de la décroissance et qui se trouve au carrefour des trois cultures : savante, traditionnelle et gastronomique. La convivialité, dans le sens de Brillat-Savarin et d’Ivan Illich, est le point de rencontre permettant de retrouver les saveurs et les savoirs des nourritures terrestres face à une surabondance factice et frelatée.

En réenchâssant le social, l’écologique et l’économique, la décroissance incarne un humanisme renouvelé qui pense la nature, non comme un objet mais comme un projet. « Frugalité heureuse » de Rabhi en réaction à l’« effondrement » certain de Diamond. Face à l’impassibilité des gouvernements, qui se soumettent encore et toujours à la religion de la croissance perpétuelle, sous des prétextes de croissance verte, il semble urgent que la société civile imagine une société post-croissance qui emprunte à la sagesse de l’escargot.

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