Bitcoin : présage de la chute des institutions bancaires ?

Le récent engouement autour des crypto-monnaies, s’il ne semble pas pouvoir réformer notre système bancaire actuel dans l’immédiat, contient néanmoins les germes de changements profonds issus d’une philosophie originelle bien précise.

bitcoin

Lors du séminaire organisé par La Gazelle le 26 septembre dernier Frédéric Lordon a introduit ce qu’il nomme “la question morphologique” : quelle est la forme la moins mauvaise à donner à nos institutions ? Cette forme devra, selon lui, répondre à deux critères : permettre aux individus qu’elle englobe, d’augmenter leurs puissances et les mettre sous une condition d’égalité, au sens de non-domination (de l’institution sur les individus ou d’individus sur d’autres individus).

La question de Lordon représente une préoccupation globale : l’extrême centralisation du pouvoir dans les institutions a été au centre de nombreux scandales ces dernières années. Pensons à PRISM, le programme de surveillance de la NSA dénoncé par Snowden en 2013, qui a révélé l’ampleur du contrôle de nos informations personnelles par les institutions. Pensons également à Visa et Mastercard, qui ont décidé, en décembre 2010, de bloquer les virements adressés à Wikileaks, laissant l’organisation sans financement, probablement suite à des pressions du gouvernement américain. C’est entre autres cette interconnexion entre les différentes sphères de pouvoir que questionne Lordon.

Ces inquiétudes ne sont pas nouvelles. Dès le début des années 90, le mouvement des Cypherpunks s’inquiète du contrôle qu’opèrent les institutions sur les individus. Julian Assange, le fondateur de Wikileaks, décrit ainsi ce mouvement dont il fait partie :

Cypherpunks advocate for the use of cryptography and similar methods as ways to achieve societal and political change.

Les idées des Cypherpunks peuvent donc constituer un début de réponse à la question que pose Lordon, en proposant l’usage de la cryptographie pour changer la forme de nos institutions, voire les dépasser. C’est dans la sphère monétaire que leurs idées auront le plus grand impact.

Nos institutions bancaires actuelles (banques centrales, banques commerciales, et sociétés financières) sont le résultat d’un long progrès social et, en assurant la confiance des citoyens en la monnaie, constituent l’un des piliers de notre démocratie. En effet, on accepte aujourd’hui d’échanger un bien contre de la monnaie car nous accordons notre confiance aux institutions qui la régulent. Celles-ci garantissent une monnaie stable dans le temps et acceptée de tous comme moyen de paiement. La centralisation du pouvoir, qui apparaissait nécessaire pour certifier et réguler nos échanges, est aujourd’hui remise en question. Mais alors, comment faire alors pour assurer la confiance essentielle à la monnaie sans passer par les institutions ? C’est ici qu’entrent en jeu les crypto-monnaies.

Just as the technology of printing altered and reduced the power of medieval guilds and the social power structure, so too will cryptologic methods fundamentally alter the nature of corporations and of government interference in economic transactions.

The Crypto Anarchist Manifesto, Timothy May, 1992

 

Dès le début des années 2000, guidés par leur désir de protection des données privées lors des échanges monétaires, les Cypherpunks imaginent des monnaies électroniques comme le « b-money » de Wei Dai ou alors le « BitGold » de Nick Szabo en 2005. Le projet le plus convaincant est annoncé en pleine crise des subprimes, en novembre 2008, dans un papier de Satoshi Nakamoto : « Bitcoin : a peer-to-peer electronic cash system ».

Dans le protocole soutenant la monnaie Bitcoin, les données sont organisées sous la forme d’une blockchain, une chaîne de fichier contenant l’ensemble des transactions. Il existe des millions de copies de la blockchain dans le réseau ce qui rend les comptes impossibles à détruire ou à falsifier. Les échanges sont anonymes, grâce à des procédés cryptographiques complexes. Aux yeux de tous, je reste l’utilisateur 1EH71PyjGjoDgpzvL7s36mdb2BPd2Nqq76. Mais surtout chaque transaction inscrite dans la blockchain est irréversible : aucune autorité ne peut bloquer ni effacer une transaction.

Le bitcoin permet donc un échange sans intermédiaire et sans frontière, sécurisé et surtout libre de toute autorité, si ce n’est l’algorithme qui est public et non modifiable, et qui assure donc la confiance si essentielle à toute monnaie. Les crypto-monnaies sont-elles donc en train de nous faire passer dans une nouvelle ère démocratique, une démocratie sans institution bancaire ?

Wikileaks utilise le Bitcoin dès 2011 pour contourner les interdictions de Visa et Mastercard

Wikileaks utilise, notamment, le Bitcoin dès 2011 pour contourner les interdictions de Visa et Mastercard. Médiatisée entre autres par cette affaire, la monnaie connaît un succès croissant. Son cours s’envole à la suite de bouleversements économiques, comme la crise chypriote en 2012 ou la démonétisation des billets de 500 et 1000 roupies en Inde en 2016. Les individus trouvent alors dans le Bitcoin une monnaie refuge, inatteignable par les autorités. On compte déjà prêt de 17 millions sur les 21 millions de Bitcoins prévus par l’algorithme. En Janvier 2018, la monnaie est capitalisé à 14500$.

Le système Bitcoin paraît fonctionner si bien que des milliers de crypto-monnaies lui emboitent le pas, se proclamant Bitcoin 2.0. Elles s’appuient d’ailleurs sur lui pour se développer : elles proposent à des investisseurs une quantité conséquente de leur monnaie en échange de quelques bitcoins. Le Bitcoin n’est donc pas seulement la première crypto-monnaie, mais aussi le socle d’un nouveau système. Peut-il être cette monnaie neutre qui rendrait l’ensemble de nos institutions bancaires caduques ?

Mais, en réalité, le Bitcoin peine à s’imposer comme une véritable monnaie. Sa création est décorrélée de la sphère réelle, car liée à des contraintes algorithmiques et non économiques. De par sa neutralité, il n’est soumis à aucun instrument de la politique monétaire, garante de la stabilité des prix. Le Bitcoin est encore très instable (+37% en octobre dernier). De fait, il est encore peu utilisé comme intermédiaire des échanges, si ce n’est dans le Deep Web où les prix sont chiffrés en dollars avant d’être traduits en Bitcoin.

Si le Bitcoin n’apparaît donc pas encore en tant que monnaie pour le grand public, il intéresse la finance pour sa grande fluctuation et son absence totale de régulation, ce qui en fait un actif sur lequel il est tentant de spéculer. Le système bancaire aussi est à l’affût, six mastodontes (dont HSBC, Crédit Suisse et Barclays) tentent de créer leur propre crypto-monnaie sur laquelle ils garderaient le contrôle.

Le Bitcoin prend alors un tout autre visage où il semble davantage servir les institutions qu’il souhaitait contourner a priori. Il nous offre néanmoins un débat renouvelé sur la monnaie, riche en perspectives nouvelles. Les crypto-monnaies révolutionne déjà certains secteurs en proposant, par exemple, des prêts entre particuliers, ou en permettant aux travailleurs immigrés d’envoyer instantanément de l’argent dans leur pays d’origine sans s’acquitter des 9.90€ de Western Union. Il faut donc peut-être voir dans le bitcoin et la blockchain un progrès technique fondateur initiant une « grappe d’innovations » (pour reprendre Schumpeter) qui achèvera de révolutionner notre système bancaire actuel.

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