5 questions à Margaux Chikaoui

La Gazelle se propose de présenter les jeunes artistes d’aujourd’hui qui deviendront les grands de demain. Ces questions posées à Margaux Chikaoui, étudiante en droit et auteur-e de Au nom de la mère, viennent compléter l’article critique consacré à son ouvrage.

27479648_10212769276640778_2056461563_o

Gabriel : Quand tu publies Au nom de la mère chez Michalon, tu choisis de lui accoler le terme de « récit ». Ni autobiographie, ni roman. Une sorte d’entre-deux. Pourquoi ?

Margaux : Je pense que définir son écrit comme un récit place l’œuvre dans le champ littéraire, ce qui m’importait. La qualification de récit porte en elle une certaine reconnaissance, celle que la manière dont est racontée l’histoire relève de la littérature et donc de l’art. Et il n’y a, à mon sens, rien de plus honorable que d’être de ceux qui participent à façonner l’art. À ma petite échelle, ma contribution a beau être un grain de sable, je l’ai faite. Utiliser mon enfance comme matière pour mon premier livre est un pari risqué puisqu’il m’engage personnellement… avec le terme récit on sous-entend que l’histoire est vraie, et n’y a-t-il rien de plus intéressant que de travailler avec un matériel brut ?

G : Ton enfance… une enfance difficile… Quelle a été la motivation de sortir du silence et donc de faire connaître ton histoire ?

M : Ma motivation était celle de casser la honte, et par ricochet de casser la dissimulation. Lorsque l’on est enfant et qu’autour de soi nous sommes entourés de bambins tous beaux tous roses, on se fait petit… déjà qu’on sent bien que l’on n’a pas vraiment sa place parmi eux. On se cache. Sortir du silence et faire connaître son histoire, c’est faire un clin d’œil à l’enfant que l’on a été, celui qui était sur le banc sans amis, et lui dire « ne t’inquiète pas un jour tu auras le courage d’être qui tu es. Tu es fragile mais un jour tu auras la force de ne plus avoir honte ». J’ai écrit prioritairement ce livre pour les jeunes qui ont endossé une culpabilité : celle d’être nés. Et qui, à partir de se jour, se sont cachés. Grandir dans une famille monoparentale c’est banal et pourtant on n’en entend jamais parler dans les cours de recré… les mômes ont honte, souvent ils pensent que si le père ou la mère est parti c’est à cause d’eux alors qu’il n’en est rien.

G : Tu as écrit ce livre pour LES jeunes, dis-tu. Mais, en tout cas à travers ma lecture, j’ai l’impression que le livre que tu proposes reste individualiste — dans le sens le plus neutre du terme : il ne parle que pour un cas spécifique, il ne nous fait pas de leçon de morale, il choisit plutôt la “littérarité” du récit que la dureté du témoignage… Dans un contexte comme le nôtre, où les femmes commencent à choisir la voie de la justice en prenant sur elles de partager les violences qu’elles ont subies, est-ce que tu penses que ton histoire à quelque chose à apporter ? Est-ce que tu penses devoir, ou vouloir, délivrer un message ? Peut-être qu’au contraire cette constante victimisation ne t’attire pas particulièrement…

M : Écrire sans détours, c’est se dire à soi-même ainsi qu’aux autres : c’est comme cela, il faut faire avec. C’est ne pas se chercher des excuses ou se victimiser, c’est accepter, rebondir et créer. Je pense avoir compris quelque chose de fondamental : nous nous inventons. La conception de mon identité, de mon genre par exemple, n’est pas définitive… Je me considère comme un « homme comme les autres » ! Et le fait d’être partagée entre deux milieux sociaux aux antipodes fait que j’ai ma place nulle part et donc partout. Je navigue, je ne suis pas figée et le rêve me sauve certainement d’une logique défaitiste. L’avenir est aux téméraires. Certains me diront que je suis bien naïve, que l’on est en permanence rattaché à son sexe, à ses origines, à son physique, je leur dis « et alors ? ». Ce n’est pas parce que les schémas sont forts que je suis obligés de croire en eux. Il ne doit y avoir aucune auto-censure

Pour ce qui est de la dimension individualiste d’Au nom de la mère, je crois qu’au contraire c’est en partant d’une histoire intime que l’on arrive à étendre son champ de lecteurs, qui pourront d’autant mieux s’identifier à l’héroïne. Mon personnage est de ce point de vue unisexe. Mes lecteurs tant féminins que masculins se sont reconnus dans les étapes de mon héroïne, je pense avoir réussi mon pari de ce côté-ci… Mais il ne faut pas oublier que je souligne un problème sociétal dans mon ouvrage, celui d’une justice à deux vitesses : l’histoire du pot de fer contre le pot de terre n’est pas une légende, mettez un citoyen lambda contre un magistrat dans une affaire judiciaire vous vous rendrez compte de la difficulté et de la lenteur à obtenir justice.

G : Pour en revenir à ton livre, tu m’as dit avoir d’abord pensé l’écrire à la troisième personne, comme un véritable récit classique, comme le récit d’un « citoyen lambda ». Pourquoi avoir finalement opté pour la première ?

M : J’ai opté pour la première personne car, honnêtement, la lecture était beaucoup plus fluide et agréable qu’à la troisième personne. Par ailleurs, selon moi, les lecteurs arrivent bien mieux à s’identifier lorsque qu’ils sont en immersion avec le personnage principal, le «  je »  me semblait donc nécessaire.

G : Tu nous a parlé de littérature lorsque tu évoquais le choix du terme « récit » pour caractériser ton histoire. Et dans ton ouvrage on sent un intérêt inné pour le monde de la Beauté. Tu as passé beaucoup de temps à admirer les séances de maquillage de tes tantes, à t’occuper des roses du jardin. Tu évoques beaucoup ton intérêt pour les parfums, les couleurs, les textures. Est-ce que c’est ça la littérature ? Corriger les imperfections, les lisser, les orner. Ou bien y’a-t-il quelque chose en plus ?

M : Alors, vu sous cet angle, quelle caricature de la jeune femme précieuse ! Non je ne défends pas une littérature qui se résumerait à lisser et orner. Ma conception de la beauté se réferre avant tout aux sens… Il n’existe pour moi aucune profondeur d’analyse lorsque l’on écrit si l’on ne se penche pas sur les odeurs, les couleurs et les goûts. Je crois que la meilleure façon d’impliquer le lecteur est de le renvoyer à ses propres souvenirs, de faire appels à ses propres émotions…. Oui, pour moi, les parfums et les roses de mon enfance contiennent et révèlent le secret des femmes qui m’ont élevée. La superficialité est le paravent de l’obscurité… On ne peut pas la négliger ! Si on lisse c’est bien qu’il y a du grain initialement. La sensibilité, la fragilité est le propos d’ «  Au nom de la mère ».

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *