Le jean à trous

« Aujourd’hui on ne tombe plus vraiment. Voilà, c’est un fait… », Roderigo, dans le Jardin d’en face, René Richemont

Dans nos sociétés modernes, l’apparence de fait a pris le pas sur le fait réel. Ce qui devait autrefois relever – par nécessité morale, ou pratique – d’un ensemble phénoménal uni, est aujourd’hui une chose scindée en deux parts : d’un côté il y a les faits, de l’autre les apparences de fait, ou plus simplement, les apparences tout court. L’un, pouvons-nous dire, correspond aux causalités matérielles directes, liant une action à un effet ; l’autre correspond davantage à des images, à des traces, qui peuvent être alors traces ou images de fait. Alors, bien sûr, tout fait réel demeurera lié à une image qu’il créera par le fait de sa propre présence – les faits seront toujours en mesure de laisser des traces ; mais ces deux éléments, parce que n’étant plus liés nécessairement et absolument l’un à l’autre, verront à leur insu émerger des images et des apparences de faits devenues autonomes.

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De façon canonique, rappelons ici les anciennes alliances. Certains modèles sociaux plus anciens nous font constater que l’alliance de ces deux notions – fait réel et apparence de fait – était une chose primordiale dans ce que nous pourrions appeler le jeu de l’existence : un individu témoignait d’un certain nombre d’acquis ou de qualités, par les faits dont il pouvait rendre compte, c’est-à-dire, par ses actions et leurs traces, qu’il était en mesure de présenter. Cela constituait alors, et constitue encore ce qu’on appelle l’expérience, c’est-à-dire, précisément cet ensemble de signes et d’actions qui constitue l’être en puissance d’un individu au yeux d’un autre, et qui va permettre à ce dernier d’inférer de manière juste sur les capacités du premier. Ici, faits réels et images de faits garantissent la pérennité de l’expérience.

L’individu public qui devient un faussaire au yeux de la foule, l’est d’autant plus que ce qui est dénoncé c’est en fin de compte, sa supposé impuissance à faire acte. 

Il y a, ainsi, dans l’expérience comme un pacte de sincérité censé rendre nécessaire l’adéquation des faits et de leurs apparences ou de leurs images. Et cela de façon absolue – « tel en va-t-il de la morale ». Mais, lorsque ce pacte est rompu, c’est une rupture multilatérale que nous pouvons observer. En effet, lorsque le canadien Ben Johnson est contrôlé positif aux produits dopant après sa victoire des Jeux de Séoul en 1988, c’est ce pacte-là précisément qui est rompu et qui le jette en paria à la face du monde. Il y a eu trahison au près de la morale sociale, morale acceptée supposément par tous ; et il y a eu trahison, envers l’expérience elle-même, dans un renoncement à considérer sa valeur existentielle et structurelle, en somme sa place, dans l’ordre des valeurs. Mais nous pouvons voir également, si nous nous penchons un temps soit peu sur les quelques cas de procès qui ont cours dans le monde politique, que l’individu public qui devient un faussaire au yeux de la foule, l’est d’autant plus que ce qui est dénoncé c’est en fin de compte, sa supposé impuissance à faire acte. Il y a donc, double rupture et double incrimination du faussaire : la morale individuelle a rompu avec la morale du groupe, mais également avec la morale entendue comme objet de valeur essentiel ; et l’incrimination porte à la fois sur le trompeur, comme faussaire, et à la fois sur individu sans pouvoir, celui sans « capacité à faire ».

Faisons alors ici une remarque. Il nous faut détacher la scène des individus publics de celle des individus qui ne le sont pas, je veux dire celle de la société des anonymes. Ce pacte, antique si l’on veut, ne demeure plus guère à valeur égale à ces deux niveaux. Le détachement du rôle directionnel de la sphère publique et de sa morale comme matrice des mœurs privées, nous pousse à constater que les mécanismes de jugement moral ont évolué par rapport à l’étiquette qui offcie encore sur la scène publique (celle du pouvoir) – il y a une indétermination des mœurs propre à la sphère sociale privée. Ici, nous devons donc parler de la société des anonymes dans ce qu’elle a d’autonome, afn de voir en quoi ce détachement des apparences de faits vis-à-vis des faits réels doit se comprendre d’une autre manière que cela ne l’était sur la scène publique. Nous devons quitter cette dernière, afn de forcer notre regard dans les ombres qui investissent de toute part les recoins des lieux in-officiels – là où, de plus en plus, l’apparence de fait prend le pas sur le fait réel, ou du moins s’en distingue.

Pour comprendre cela, nous pouvons prendre un exemple qui fait canon ici. Parlons de la mode. La scène des anonymes n’est pas dépourvue d’une grande scène des apparences, – là où nous suspections plus en haut l’émergence d’une autonomie des images de fait. Cela sera un bon moyen d’appréhender notre thèse initiale.

Ici, l’apparence est à la fois objet, sujet, scène et décor.

Ici, l’apparence est à la fois objet, sujet, scène et décor. Le cas du « jean à trous » sera notre exemple canonique. Non point parce qu’il est un agréable pont aux ânes que l’on doit à l’étude des écrits de l’Académie ; mais bien plutôt, parce qu’il est ici un des fameux objets hérités des grandes modes des années 1990’s – ici, c’est un mythe. Comme pourrait le dire le poète, parmi tout ce que l’histoire a pu avoir de contingent et de fugitif, elle nous a laissé certains de ces fragments comme des « immuables » et des « éternels » qu’il nous revient d’étudier.

Historiquement, le «jean à trous» est parmi les accessoires des grandes villes par excellence. À la campagne il n’y a que des jeans normaux, que l’on troue par la suite. Ici, dans les grandes villes, personne ne chute, on ne tombe pas, et le jean qui se troue vraiment dans la ville est le jean du pauvre, ou du skateur – ce qui semble être identique aux yeux ceux qui ne portent pas de jean. Mais, le « beau jean », celui qui a encore toute l’épaisseur de sa toile, lui, peut se permettre d’avoir des « trous ». Ce jean-là a donc été investi par la mode à un moment donné de son histoire.

Le vêtement devient alors le miroir de nos aspirations.

La mode s’est servi de ces « trous » comme d’un puissant élément de référentialité existentielle, – il fait signe – c’est ce qui le rend mythique. Ces « trous » sont ici comme une écriture portée à même le visuel de l’habit ; ils sont là pour signifier la chute, ou du moins le goût pour la chute, chez des personnes qui n’en ont pas le temps. Avoir du goût aujourd’hui, c’est avoir le « sentiment d e », l’« attrait pour », ou encore « l’aspiration à », et il est important d’au moins le manifester puisque nous n’avons plus le temps pour le développer. Le vêtement devient alors le miroir de nos aspirations. Nous portons nos rêves à bras le corps. Et ce « jean à trous » devient alors l’expression baroque d’une sentiment intérieur devenu objet de société.

L’apparence de fait a donc pris le pas sur le fait réel. Il n’y a pas de goût à porter un jean que l’on aurait troué soi-même, mais, il y a là tout une élégance à porter un jean-neuf-troué-qui-est-lamétaphore-matérielle-d’un-goût-osé-pour-l’aventure, et rajoutez à cela, la fantaisie de quelques centimètres de luxe – cinq lettres d’ivoire (L***’*) sur fond rouge – et vous serez reconnus en tant qu’aventurier-véritable-de-haut-standing.

Toutefois, il y a une limite à ce jeu des apparences. Le « jean à trous » – léger, clair, presqu’aussi évanescent que la cause qui l’a motivé –, ce mythe né de la scène des apparences et de la mode, ne saurait se porter pour équivalent de plein droit face à ce jean-troué – lourd, épais, plus mystérieux, plus redouté, et qui n’apparaît qu’au prix d’un effort de redescente verticale sur la matière brute – à ce jean de la « belle chute », celui troué-au-cours-d’une-aventure, et qui présente à son tour déjà toutes les caractéristiques du mythe. C’est ici qu’il nous faut faire manifeste. Si nous pouvons mimer mille trous sur un « jean neuf », à quoi bon la chute véritable ? Mais il n’y aura rien à dire. Alors à quoi bon l’image seule ? C’est ici que nous faisons manifeste. – « Pour la belle chute » –. Pour celle-ci qui, par l’adéquation élémentaire qu’elle entretient entre le fait et la trace de ce fait, se dote d’une épaisseur existentielle historique. Soudainement le jean-troué-au-cours-d’une-aventure est devenu le porteur privilégié d’une authenticité qui se déploie flament après flament, dans la déchirure même de la toile de coton, dans cette toile que l’accident est venu pénétrer, au prix de la sueur et du sang, pour marqué dans sa chute l’image de toute une histoire passée. C’est ici que nous avons fait manifeste ! Le matin, après l’aurore, quand nous marchons dans les rues de la grande ville, perdus, le jean à moitié troué par les lointaines excitations de la nuit et que nous rions à nos vagues aires d’aventurier.

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