Le discours politique entre nuances et outrances

Face à Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen, Emmanuel Macron n’a pas eu de mal à faire de son discours nuancé un atout ; stratégie qui semble néanmoins d’une moindre efficacité dans l’exercice du pouvoir.

Lors du débat présidentiel, on a pu retenir de  l’attitude de Marine Le Pen – qui brandissait un mauvais dossier  ou tenait des propos incohérents sur l’euro – l’image d’une candidate dépassée par la complexité des réalités économiques que maîtrisait son adversaire. Toutefois, lorsque quelques mois plus tard Emmanuel Macron refuse l’interview du 14 Juillet, on moque sa prétention à détenir une “pensée complexe”.

Si elle peut sembler une contrainte que l’on voudrait bien écarter, la complexité de la société s’impose aux acteurs politiques, en les exposant à une double injonction contradictoire. D’un côté, cette complexité ne semble pouvoir être niée qu’au prix de la démagogie ; c’est cette tendance que l’on reproche à Marine Le Pen et à Jean-Luc Mélenchon, tout en en faisant l’explication de leur succès. De l’autre, l’efficacité du discours politique suppose une certaine accessibilité et l’impopularité du Président tiendrait à son refus de s’y conformer. Entre la “pensée complexe” du Président et le “populisme de gauche” du leader de la France Insoumise, quelles réponses apporter à la contrainte de la complexité en politique ? Doit-on s’inquiéter de son déclin ?

On pourrait d’abord penser que la complexité du discours politique est rendue nécessaire par la diversité de la société à laquelle il s’adresse. Ainsi, par sa “pensée complexe”, E. Macron cherche à rendre compatibles des aspirations individuelles potentiellement contradictoires.  Son “et de droite et de gauche” doit alors être interprété comme une volonté d’élargir son discours, au contraire par exemple de Marine Le Pen qui rejette ces clivages pour en proposer de nouveaux (l’opposition entre “patriotes” et “mondialistes” qu’elle théorise). E. Macron pouvait alors affirmer que la colonisation a eu des “effets positifs” (en permettant un développement de l’État) tout en étant un “crime contre l’humanité” ; défendre la PMA au nom des évolutions sociétales tout en comprenant que les militants de la “Manif pour Tous” aient pu se sentir “humiliés”. L’idée sous-jacente est qu’il est possible de parvenir à des décisions équilibrées et à des terrains d’entente tant que l’on ne confronte pas les antagonistes.

La pensée complexe est plus un syncrétisme qu’une synthèse.

Cependant, un discours conciliant n’est pas nécessairement plus lisible. Si les concepts de droite et gauche peuvent être jugés réducteurs (ou à redéfinir), ils n’en demeurent pas moins des moyens efficaces d’interprétation de la parole politique. N’être ni “de droite, ni de gauche” constitue le meilleur moyen de décevoir les attentes des deux bords, ou simplement de ne pas être compris. La récente baisse des APL en est une bonne illustration : réduction inaboutie des dépenses de l’État pour la droite, elle confirme aux yeux de la gauche le statut de “Président des riches” d’Emmanuel Macron.

La pensée complexe est donc plus un syncrétisme (une juxtaposition) qu’une synthèse (un système). C’est pourquoi, à long terme, le déficit idéologique apparent de la pensé d’Emmanuel Macron risque de favoriser la démobilisation politique. Cette tendance est d’ailleurs compatible avec la conception qu’a le Président de la finalité de la politique. La difficile nécessité de faire cohabiter des demandes plurielles suppose des qualités particulières pour y parvenir : la complexité de la société incite à en confier la gestion à des “experts”. En ce sens, la “pensée complexe” est davantage la réhabilitation d’une idéologie libérale, qui prône l’épanouissement privé de l’individu dans une société devenue trop complexe dont il n’aurait plus à se préoccuper de la gestion, que le rejet de tout dogmatisme.

Face à une parole politique qui valorise la complexité mais incite à une dépolitisation de la participation, naît la tentation de remobiliser les électeurs autour d’un discours simplifié. Cette approche concurrente, qui trouve sa force dans la vivacité des clivages qu’elle fait naître, peut être qualifié de populiste. Si ce terme est utilisé pour décrire (péjorativement et à son insu) la campagne de Mme Le Pen, il est revendiqué dans un sens positif par la philosophe Chantal Mouffe, avec laquelle travaille Jean-Luc Mélenchon. La philosophe postule l’impossibilité du consensus en démocratie dont elle déduit la nécessaire permanence des clivages.

Un système de pensée cohérent mais simplifié pour rendre le discours politique mobilisateur.

Présenter une solution comme étant consensuelle n’est qu’un moyen d’en masquer l’inspiration idéologique, et de faire oublier qu’elle profite à un groupe en s’opposant aux intérêts d’un autre. Pour J.-L. Mélenchon, la réforme du code du travail n’est ainsi pas une mesure « équilibrée et juste », comme le disait le Premier Ministre, mais un « Coup d’État social ». Le terme de populisme, dans son acception neutre, doit alors être envisagé comme une stratégie de repolitisation, articulée autour de deux ressorts : une tendance à l’uniformisation du peuple et la conflictualisation des rapports sociaux. Un système de pensée cohérent pour décrire la société, au prix de sa simplification, permet de doter le discours politique d’un potentiel mobilisateur.

Le degré de complexité mobilisée par les acteurs dans leurs discours dépend donc de leur vision de la politique. Envisager la société comme un ensemble composite d’individus s’accommode parfaitement à la nuance de la “pensée complexe” ; la réduire à des oppositions entre des groupes sociaux aux intérêts opposés incite au contraire à un discours tranché. Toutefois, la mobilisation de la nuance dans le discours politique dépend également de finalités plus stratégiques. Un discours tranché constitue le meilleur moyen de convaincre un groupe restreint d’individus, tandis qu’un discours nuancé sera plus susceptible de convaincre de larges audiences. Il est alors possible de considérer la nuance de la “pensée complexe” comme un instrument de conquête du pouvoir ; au contraire du “populisme de gauche” qui serait davantage un moyen de s’imposer comme une force d’opposition.

Il serait ainsi abusif de conclure à la condamnation du discours politique nuancé, ce dernier reste efficace – voire indispensable – dans la conquête du pouvoir et continue à trouver sa force par opposition aux discours jugés trop extrêmes : la légitimité d’Emmanuel Macron s’est construite en partie par opposition à la dureté de Marine Le Pen et à celle de Jean-Luc Mélenchon. Au-delà de la place de la complexité dans les discours politique, il faudrait s’interroger sur sa compatibilité même avec la possibilité de la politique – comment prendre et justifier des décisions qui s’appliquent à une société aussi diverse ? C’est probablement de cette difficulté que naît la tentation d’une simplification du discours, et dans ce sens que doivent être pensées les améliorations à apporter à la démocratie, notamment à l’échelle locale.

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