La Corée du Nord, monarchie nucléaire en voie de stabilisation ?

La Corée du Nord, puissance souvent qualifiée à tort de « royaume ermite » et aux marges du système politique international, s’est retrouvée sur le devant de la scène mondiale depuis quelques mois. La focalisation médiatique et de la politique internationale sur la Corée du Nord s’opère dans le contexte de l’arrivée au pouvoir de l’administration Trump à Washington, avec un président qui se met en scène comme particulièrement virulent sur la question du programme nucléaire et balistique nord-coréen.

La République populaire et démocratique de Corée (RPDC) est dans les faits un État-garnison, dans le sens où sa puissante armée semble prête pour le combat, dominée par une dynastie d’autocrates, se maintenant au pouvoir à travers un effort de guerre permanent (La « politique de songun » qui donne la priorité à l’armée dans la construction du socialisme), consacrant un quart des ressources annuelles de la nation aux forces armées, que vient couronner l’acquisition de l’arme nucléaire et de ses moyens de livraison au cours de la deuxième décennie de notre siècle.

Cette monarchie militaro-industrielle que représente aujourd’hui la Corée du Nord de Kim Jong-Un a toujours été dans une logique de sanctuarisation de son régime vis-à-vis du Japon ou des États-Unis, et ce depuis l’arrivée au pouvoir de Kim Il-Sung, le « père fondateur éternel » de la Corée du Nord en 1945. La tentative de ce dernier de réunifier la péninsule, divisée entre les sphères sino-soviétiques et américaines après la fin de l’occupation japonaise qui durait depuis 1876 et qui avait été particulièrement brutale, va déclencher la Guerre de Corée (1950-1953). Les États-Unis et leurs alliés viennent au secours de la Corée du Sud et repoussent les forces du Nord. Après trois ans de guerre, le front se stabilise au 38e parallèle sur ce qui est désormais la DMZ. Cette guerre fut un véritable traumatisme pour les Nord-Coréens en ce qu’elle fut d’une violence remarquable : Pyongyang fut rasée sous 400 000 bombes en trois ans, soit une bombe par habitant, les généraux américains envisageant un moment l’option de frappes nucléaires tactiques afin d’achever l’adversaire. En 1952, presque tout avait été rasé dans le centre et le nord de la Corée et les survivants vivaient dans des grottes ou des abris souterrains. Le régime de Kim Il-Sung ne dut son salut qu’à une intervention massive des troupes chinoises à ses côtés. Ensuite, durant toute la guerre froide, l’aide économique et le parapluie nucléaire soviétiques permirent au régime de se stabiliser et surtout de ne pas craindre d’agression nippo-américaine. L’effondrement de l’URSS en 1991 priva Pyongyang de son parrain géopolitique, d’autant que le soutien de Pékin ne se veut pas aussi inconditionnel que pouvait l’être celui de Moscou.

C’est dans cette logique que l’arme nucléaire, davantage qu’un moyen de pression, est devenue un véritable outil de protection du régime dans la conscience politique nord-coréenne. La Corée du Nord a quitté le traité de non prolifération des armes nucléaires en Janvier 2003 et il serait naïf de croire qu’elle puisse abandonner cette arme qui lui donne une assurance-vie, si l’on peut dire, face à la communauté internationale et son hégémon américain, ainsi qu’un crédit auprès des pays souhaitant réviser l’ordre international. On observe aussi que la Corée du Nord, qui tient tête aux États-Unis, attise un certain intérêt de la part de pays marginalisés tels que le Venezuela, l’Iran et le Pakistan.

Kim Jong Un à l’écoute du monde

Loin d’être fou, Kim Jong un est un acteur rationnel et son jeu politique tant international que national est ciblé. Si l’on suit sa logique, il semble évident qu’il ait intérêt à s’armer avec des armes non-conventionnelles afin de faire rempart à la politique interventionniste de l’Occident, voire de se prémunir des attentions du grand-frère chinois qui se rapproche de la Corée du Sud afin d’entamer son ascension et sa gouvernance en Asie Pacifique. Pourquoi devraient-ils croire sur parole les grandes puissances possédant déjà l’arme nucléaire ? C’est alors que le régime prend la décision de se doter de l’arme nucléaire au plus vite afin de se prémunir de toute intervention étrangère. La chute de Saddam Hussein (2003) et Mu‘ammar Kadhafi (2011), deux dictateurs qui avaient renoncé à leurs programmes nucléaires militaires, ainsi que l’annexion de la Crimée par la Russie, alors que l’Ukraine avait négocié l’inviolabilité de son intégrité territoriale en échange de la restitution à Moscou de son arsenal nucléaire hérité des soviétiques, sont autant de précédents qui encouragent les régimes autoritaires, soucieux de préserver leur intégrité et d’assurer leur pérennité, à acquérir des armes de destruction massive et à les conserver prêtes à l’usage..

Kim Jong Un est un fin stratège : muni de cette solide éducation géopolitique qu’il a reçue de son oncle avant son arrivée au pouvoir, il a éliminé les éventuels opposants à son régime ainsi qu’à son règne, les purges éludant le risque d’une révolution de palais. Il a lié essor économique et développement nucléaire, satisfaisant le complexe militaro-industriel et l’aile dure du parti communiste. L’évolution sociale et l’ouverture au monde, qu’elle soit illégale par le visionnage de films étrangers ou légale dans le cadre des visites à l’étranger par la classe supérieure nord-coréenne, seraient deux facteurs d’effacement graduel de la politique socialiste du régime. C’est ainsi que l’on voit l’apparition de marchés de rue autrefois interdits au profit de la collectivisation : la libéralisation apparaît. Ces réformes libérales, mais aussi le développement d’une politique socio-économique semblable à la perestroïka, nous montrent l’intelligence stratégique du leader nord-coréen, qui œuvre doublement pour la longévité et la légitimité de son régime. Avec l’éducation et l’ouverture de l’esprit de la population à notre monde, le modèle de pensée orchestré par la propagande risque d’être ébranlé et la lignée des Kim remise en question. C’est certainement dans cette logique de réflexion que Kim Jong Un a entrepris des améliorations au niveau social pour son peuple. Notons tout de même que le peuple nord-coréen est très clivé, on parle ici de la classe moyenne ayant accès à la capitale et pouvant de ce fait jouir des moyens de loisirs tels qu’un aquarium ou une rue piétonne, mis en place par le gouvernement, au détriment d’une classe plus pauvre ou des personnes présentes dans les camps.

Diabolisation médiatique par le monde occidental

La diabolisation du régime et de son chef dans les médias occidentaux engendre une certaine désinformation, ou plutôt une mésestimation des capacités du régime à survivre. Malgré les sanctions de l’ONU, la Corée du Nord serait autosuffisante. Le pays est largement perçu comme une dictature pauvre dans l’esprit de beaucoup d’Occidentaux, car on se souvient de la famine des années 1990 faisant suite à l’effondrement du bloc soviétique, oubliant au passage que la Corée du Nord connaissait un meilleur essor que la Corée du Sud jusque dans les années 1980. Le développement de l’économie socialiste a été facilité par le reste des complexes industriels construits par les Japonais durant la colonisation. Mais aussi avec la force des ouvriers ou le mouvement Chollima qui repose sur la conception socialiste : compétitivité et travail acharné du peuple qu’on identifie à une sorte de stakanovisme. Chollima représente un cheval qui parcourt 1000 lieues en un jour : c’est une métaphore du développement économique rapide de la Corée du Nord des années 1950 à 1980, et elle prend tout son sens dans la propagande effective du régime. Tout au service du développement des forces armées de guerre, les carences de l’économie nord-coréenne ne doivent pas masquer la qualité de son complexe militaro-industriel et sa capacité à répondre aux besoins essentiels de l’État (Le Parti et l’armée). Toute cette folie médiatique autour de la RPDC sert en réalité les intérêts stratégiques des États-Unis. En effet, la menace nord-coréenne justifie en partie la présence militaire étasunienne en Asie. Cette présence prend d’autant plus d’importance avec la politique du pivot asiatique engagée par Barack Obama (2008-2017). D’un autre côté, la politique de Xi Jinping et son rapprochement avec la Corée du Sud démontrent le contrôle que veut exercer la Chine en Asie, quitte à sacrifier un allié devenu embarrassant. La Corée du Nord semble se trouver au milieu de ces deux puissances qui se disputent le contrôle de l’Asie, dont l’un fut résolument hostile au régime depuis sa naissance et dont l’autre semble vouloir réévaluer sa relation avec Pyongyang, ce qui n’augure rien de bon pour le futur du régime.

Le maréchal de la corée du Nord aime provoquer les États-Unis en exécutant des essais balistiques le jour de la fête nationale américaine, le 4 Juillet 2017. Chaque date de tir de missile correspond à un évènement particulier pour le régime et nous informe sur la nature de leur politique, à savoir une politique réfléchie et stratégique. Sur les images de propagande, Kim est représenté comme le manieur du feu, le puissant dirigeant. Il semble que l’administration Trump n’ait pas compris le régime auquel elle fait face, à savoir un régime, certes totalitaire, mais qui provoque sans réellement blesser les autres, et qui lutte depuis le début pour sa reconnaissance et axe une majeure partie de sa politique militaire contre une invasion de son territoire. Avec les hostilités verbales récentes, il semble difficile d’amener Pyongyang sur la table des négociations concernant son attirail nucléaire, cette joute verbale continuera d’alimenter ce feu qui se propage tant qu’un pays occidental, peut-être la France qui va assumer la présidence des Nations unies, ne prendra pas une charge emblématique de médiation.

Leïla Bouhend

 

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