Chamanisme et Corruption, des traditions coréennes

En mars, la Présidente Coréenne a été destituée après un scandale de corruption. Quelles leçons à tirer de cet évènement singulier ?

En Corée du Sud, la corruption  est un facteur économique essentiel, bien que décriée de nos jours, puisque la connivence entre les oligarques et les politiques qu’elle implique génère un fort ressentiment populaire. Affectant principalement les relations entre le pouvoir politique est les Chaebols (méga corporations), elle améliore la dynamique de l’économie coréenne en facilitant l’attribution des monopoles nationaux à certains conglomérats qui acquièrent ainsi plus de compétitivité à l’échelle internationale. Notamment, afin d’asseoir son hégémonie sur les autres conglomérats, l’héritier et PDG de Samsung, Lee Jae-Yong, a versé des pots-de-vin à Choi Soon-Sil, amie d’enfance de la présidente alors en exercice Park Geun-Hye, et qui semblait alors avoir une emprise importante sur celle-ci. Les transactions se déroulaient par le biais de fausses associations caritatives appartenant à Choi Soon-Sil. L’arrestation de Lee Jae-Yong, puis Choi Soon-Sil révéla tout un système de corruption, finit par dégénérer en scandale d’Etat, et devint “l’affaire de trop” pour une large partie du public coréen.

Les conglomérats mondialement reconnus comme Samsung et LG, dits Chaebols (littéralement « chae » richesse, propriété et « bol » clan), jouissent depuis les années 60 d’une protection politique face aux autorités judiciaires en raison de leur grande contribution au « miracle coréen », qui avait permis de faire évoluer la société coréenne d’une économie agraire de subsistance à une puissance techno-industrielle majeure. Ce soutien s’explique aussi par les liens étroits que ces méga corporations entretenaient avec les précédents gouvernements, finançant notamment certaines campagnes présidentielles, et les pratiques concussionnaires de l’ensemble de la classe politique sud-coréenne. Ces conglomérats ont commencé leur ascension sous la dictature militaire de Park Chung-Hee (1961-1979, père de la présidente Park Geun-Hye). L’exécutif avait alors accordé aux capitalistes sud-coréens des prêts à faible taux, et leur avait assuré la mise en respect de la concurrence étrangère par une politique protectionniste qui tirerait le développement économique de la Corée du Sud. Leur influence politique est devenue proportionnelle à leur poids économique, ce qui les rend quasiment intouchables. De plus, le système de l’entreprise en Corée se base sur le modèle familial confucéen conservateur, doté d’une hiérarchie très stricte, chaque Chaebol étant la propriété d’une “dynastie”, verrouillant la circulation des richesses au sein d’une élite restreinte et héréditaire de fait.

La jeunesse sud-coréenne mondialisée et sa volonté de renverser les diktats-politico économiques de l’ancienne génération «conservatrice» participent à l’essoufflement de ce système de privilèges dont il est probable qu’il va peu à peu se réformer. L’un des symptômes de cette volonté de changement est la tolérance toujours déclinante du public face aux affaires de corruption : de nombreux présidents démocratiques sud-coréens ont été accusés de corruption après leur mandat présidentiel. Quelques-uns ont été emprisonnés et l’ancien président Roh Moo-Hyun, qui avait enchaîné deux mandats présidentiels de 2003 à 2008 et qui revendiquait une politique  anti-corruption, s’était suicidé pendant l’enquête qui le visait. Il s’était excusé dans sa lettre de suicide.

Les Chaebol” jouissent depuis les années 60 d’une protection politique

Mais le marqueur le plus spectaculaire de cette mutation est que pour la première fois avec l’affaire Park Geun-Hye, un chef de l’exécutif est destitué avant la fin de son mandat par de longues manifestations populaires. Certes, la question de la corruption n’est pas la seule cause de l’impopularité de la présidente si l’on se réfère au naufrage du ferry Sewol-Ho en 2014, l’ensemble du pays touché par ce drame s’était retourné contre Park Geun-Hye. Mais l’affaire Park Geun-Hye était d’autant plus révélatrice de l’emprise des Chaebols et des concussionnaires sur l’exécutif que la présidente  avait laissé son amie d’enfance et chamane Choi Soon-Sil se mêler des affaires de l’État et soutirer des sommes d’argent à certains Chaebols.

Dans une société où les croyances superstitieuses rythment la vie culturelle et religieuse, les Coréens utilisent le chamanisme pour communiquer avec l’au-delà, grâce au rituel chamanique du Gut. En Corée du Sud la plupart des chamans sont des femmes. Le chamanisme, pourtant repoussé dans les montagnes par les autres religions, fait partie intégrante de la vie contemporaine privée sud-coréenne. Cependant mal vu dans la sphère publique : quand la Présidente devient la marionnette d’une mudang, elle est inéluctablement diabolisée et sa politique est remise en question puisque sûrement influencée par des pratiques et des croyances extérieures à la classe politique gouvernant le pays. Mêler croyances traditionnelles et exercice du pouvoir politique sème le doute sur la bonne administration du pays, et dès lors que l’ascendant psychologique pris par une nécromancienne (Choi Soon-Sil permettait soi-disant à Park Geun-Hye de rester en contact avec sa mère décédée) est telle que c’est la mudang qui se retrouve en position de décider de l’attribution des monopoles et d’en tirer de substantiels bénéfices, comme dans l’affaire Samsung, le cocktail est explosif.

La conséquence ? Le peuple coréen a réagi avec une vigueur inédite, et a provoqué une mutation profonde de la société. L’espoir d’un changement se rapproche avec l’élection du nouveau président Moon Jae-In, qui avait prévu de réformer le système des chaebols. Néanmoins, ceux-ci restent la colonne vertébrale de la puissance et de la stabilité sud-coréennes et devraient encore le rester longtemps. Souvenons-nous que sous la présidence de Kim Young Sam (1993-1998), l’effondrement du groupe Hanbo Steel en 1997 avait été le déclencheur d’une importante crise économique. Il ne faut pas s’attendre à un changement soudain et profond, mais malgré tout, cette étonnante affaire de corruption mêlée de nécromancie a révélé une profonde remise en question de ces mécanismes de pouvoir en Corée du Sud, un changement qu’il reste encore à poursuivre et que la nouvelle génération semble bien décidée à prendre en main.

Novembre 2017

2 comments

  1. Cet article est très utile pour comprendre l’histoire de la corée et la raison pour laquelle on a du élire le nouveau président en Mai 2017. J’espère que la journaliste écrira davantage sur la situation intérieure de Corée du Sud et la relation avec la Corée du Nord aussi

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