La Belle et la Meute (de porcs)

Le 10 octobre dernier, un homme est tombé. En l’espace de quelques jours, il a perdu sa femme, son emploi – son frère l’a écarté de sa propre compagnie, avant d’être lui-même entraîné dans sa chute –, ses médailles, et il est devenu, partout, persona non grata. Ce scénario cauchemardesque digne du film La Chèvre pourrait inspirer la pitié si l’on faisait abstraction de l’identité de cet homme : Harvey Weinstein, l’un des producteurs de cinéma les plus puissants et influents à Hollywood, et très probablement au monde.

la belle et la meute

Affiche du film : La belle et la meute

Mon but n’est pas de retracer exhaustivement l’historique de ce scandale qui continue à défrayer la chronique ; rappelons tout de même que cette chute a été déclenchée par deux articles l’accusant d’agressions sexuelles sur plusieurs femmes, publiés respectivement les 5 et 10 octobre. On doit ce dernier à Ronan Farrow, fils de Mia Farrow, qui lutte également depuis des années – en vain – pour que la parole de sa demi-sœur soit entendue (Dylan Farrow accuse son beau-père, qui n’est autre que Woody Allen, de l’avoir violée alors qu’elle était âgée de 7 ans). Suite aux « révélations » (les guillemets sont importants) de ces articles, Weinstein est exclu de l’Académie des Oscars et du syndicat des producteurs (Producers Guild of America), son nom est effacé de la promenade de Deauville, et l’Elysée envisage de lui retirer sa Légion d’Honneur. En parallèle, un nombre toujours croissant de femmes sortent du silence et apportent leur témoignage, contre lui – on en compte aujourd’hui plus de soixante-dix, qui auraient été abusées voire violées alors qu’elles pensaient se rendre à un rendez-vous professionnel – mais pas seulement. L’effet domino ne s’est pas fait attendre et on a pu assister en direct à la chute d’un nombre impressionnant d’agresseurs présumés, aux États-Unis ou ailleurs, parmi lesquels Kevin Spacey, Louis C.K., Tariq Ramadan, Thierry Marchal-Beck, Claude Lanzmann, James Toback, Dustin Hoffman, et beaucoup d’autres. Tous des hommes, et, en l’occurrence, tous influents. Ce qu’il y a de plus choquant est moins le nombre (conséquent) d’accusations que le fait que ces révélations n’en sont pas, en particulier en ce qui concerne l’affaire Weinstein, dont certains faits remontent aux années 1980 et étaient de notoriété publique. Rappelons qu’à Cannes, Harvey Weinstein était notoirement affublé du surnom « le porc », et que beaucoup d’acteurs, réalisateurs et producteurs ont fini par admettre qu’ils étaient au courant depuis longtemps.

Weinstein fait partie des personnes les plus remerciées dans les discours de cérémonies autour du cinéma, « juste après Spielberg et juste avant Dieu »

Si l’onde de choc a été de cette ampleur, c’est parce que le principal concerné avait une influence considérable : les films produits par ses compagnies ont remporté plus de trois cents nominations aux Oscars, et il fait partie des personnes les plus remerciées dans les discours de cérémonies autour du cinéma, « juste après Spielberg et juste avant Dieu », ironise Ronan Farrow. Mais ce type de scandale est loin d’être une première ; seulement, le monde du cinéma a tendance à les enfouir, car on ne touche pas aux Grands Créateurs : le génie semble pouvoir tout excuser, et les femmes qui les pointent du doigt sont des « opportunistes » qui viennent perturber le bon fonctionnement du monde de l’Art pour faire parler d’elles. Est-il besoin de rappeler que la France abrite et célèbre allègrement Roman Polanski, accusé de viol par au moins trois femmes, ou que la lettre ouverte de Dylan Farrow publiée dans le New York Times en 2014 a été largement ignorée ?

Plus qu’un (ou plusieurs) homme(s), ce sont donc surtout des masques qui sont tombés, le voile qui recouvrait à peine l’industrie du cinéma, et plus largement, la société tout entière. En effet, la libération de la parole des victimes – principalement féminines – dépasse largement le cadre des célébrités et des puissants, comme en témoigne l’incroyable popularité de mouvements de masse tels que #MeToo ou #Balancetonporc. Et soudain, tout le monde semble découvrir l’existence des agressions et du harcèlement sexuels. Pourtant, le sentiment d’impunité de ces hommes, dans la rue ou au travail, est une preuve de l’existence d’un système au-dessus d’eux, leur donnant l’impression d’être dans leur droit, parce qu’après tout, « les victimes l’ont bien cherché, elles n’avaient qu’à s’habiller autrement ». Ce n’est pas une exagération de ma part : les femmes elles-mêmes intègrent ce système de pensée (qui a un nom : la culture du viol), et c’est ainsi que les mères apprennent à leurs filles à ne pas sortir en tenues jugées provocantes et donc dangereuses, plutôt que d’apprendre à leurs fils qu’une jupe ne constitue en rien une invitation.

Ces événements auraient pu marquer le début de la fin de la culpabilisation des femmes, mais les hommes qui se sentent attaqués ont plus d’un tour dans leur sac et ont eu tôt fait de trouver une nouvelle arme : le fameux « tu aurais dû porter plainte », qui vient rendre aux victimes leur culpabilité. Comme pour leur répondre, avec un timing parfait, un film tunisien intitulé La Belle et la Meute est sorti en France le 18 octobre. On le doit à Kaouther Ben Hania, d’après l’autobiographie de Meriem Ben Mohamed, Coupable d’avoir été violée. L’héroïne, Mariam, 21 ans, est violée par des policiers lors d’une soirée étudiante. Le film est tourné en neuf plans-séquences d’environ dix ou quinze minutes, et qui correspondent aux différents lieux où le personnage tente de faire valoir ses droits : la clinique, l’hôpital, le commissariat… Ces très longues scènes créent une sensation d’étouffement : pas de coupure donc pas de répit, la tension ne se relâche jamais réellement, et chaque fois que l’on pense l’héroïne arrivée au bout de son parcours du combattant, ou plutôt de son chemin de croix, un nouveau coup lui est porté, et elle s’enfonce un peu plus profondément dans les sables mouvants de cette procédure kafkaïesque.

Le film répond aux débats qui ont lieu chez nous en ce moment

J’en entends déjà me faire remarquer que la Tunisie est en cas particulier ; oui et non. Oui, parce que certaines de leurs règles ne s’appliquent pas en France ni aux États-Unis, par exemple le fait qu’embrasser un homme dans la rue soit une atteinte aux bonnes mœurs. Il est vrai également que sans un soutien masculin (un jeune homme rencontré pendant la soirée et qui l’accompagne toute la nuit), son combat aurait été encore plus compliqué. Mais cela n’empêche pas le film dans son ensemble de très bien répondre aux débats qui ont lieu chez nous en ce moment. Ainsi, la plupart des réflexions que Mariam doit subir de la part de ses différents interlocuteurs sont étrangement familières : « Comment oses-tu venir porter plainte pour viol alors que tu portes cette robe ? ». – J’en profite d’ailleurs pour relever une des seules petites maladresses que l’on pourrait reprocher au film : au-delà de ce genre de remarques présentes – à raison – dans les dialogues, le scénario insiste un peu trop sur cette robe, dès le départ, car la jeune femme elle-même n’est pas à l’aise dedans (elle lui a été prêtée par une amie), ce qui semble involontairement suggérer qu’il y a un lien avec ce qui suit. – Autre élément qui entre en résonance avec les scandales actuels : le rapport de domination entre l’agresseur (les agresseurs, en l’occurrence) et la victime. Mariam, apprend-on (car une ellipse entre deux plans-séquences cache l’agression), a été violée par des policiers, ce qui rend sa plainte dangereuse pour elle, et rend très simple la comparaison avec l’affaire Weinstein : si personne n’avait parlé jusque-là, c’est en grand partie par peur des représailles, car l’agresseur présumé avait le pouvoir de briser une carrière d’un simple coup de téléphone. Dans le film, un policier demande à la victime de se sacrifier et de ne pas porter plainte contre ses collègues afin d’éviter que tout le système ne s’effondre ; il en va de même pour le système hollywoodien, d’où l’habitude d’étouffer les scandales.

Pas très longtemps avant la fin du film, on trouve un plan cruel mais important : Mariam, qui a été menacée puis poursuivie dans tout le commissariat par ses agresseurs (qui travaillent là et ont bien l’intention de couper court à sa plainte) est allongée sur le sol suite à leurs coups ; à côté d’elle est posé un téléphone portable sur l’écran duquel on peut voir une vidéo d’elle, en gros plan, pendant son viol – scène qui avait été jusque-là volontairement omise. Ce qui est intéressant, c’est que cette vidéo, contrairement à ce qu’on pourrait penser, n’est pas une arme de la victime contre ses agresseurs, mais des agresseurs contre leur victime : ils lui montrent cette vidéo comme une menace, ils l’enverront à sa famille si elle ne renonce pas à sa plainte. C’est donc à elle d’avoir honte de ce qui s’est passé. Si ce très long plan est important, c’est qu’il est emblématique de tout un système d’oppression ; mon voisin de siège a d’ailleurs quitté la salle, pensant probablement que c’était la fin. Dans beaucoup de cas, pour beaucoup de femmes, ce serait effectivement la fin. Dans ce cas précis, la victime se relève et persévère. L’auteure du livre avait gagné son procès, mais cela n’est dit que par une phrase sur l’écran après la fin du film. Le film lui-même n’aurait pas pu s’achever par une happy end, car cela l’aurait empêché d’être représentatif de la plupart des histoires de viols, et donc de dépasser la dimension anecdotique. Ainsi, dans la dernière scène, on la voit sortir du commissariat, prenant la direction d’une énième institution vers laquelle on l’a renvoyée. Mais le soleil s’est enfin levé, l’espoir renaît, c’est la fin de la nuit.

One comment

  1. « on en compte aujourd’hui plus de soixante-dix, qui auraient été abusées voire violées alors qu’elles pensaient se rendre à un rendez-vous professionnel »

     » Harvey Weinstein était notoirement affublé du surnom « le porc », et que beaucoup d’acteurs, réalisateurs et producteurs ont fini par admettre qu’ils étaient au courant depuis longtemps. »

    Si je ne m’abuse, ces deux affirmations impliquent une contradiction logique : si il était connu dans le milieu comme un « porc », pourquoi se rendre à un rendez-vous professionnel où l’on a statistiquement plus de chances d’être agressée qu’avec un autre producteur. Ces actrices se rendaient donc à ces rendez-vous en connaissances de cause, en sachant qu’une agression était un risque à courir. Si l’on pose le problème en termes économiques à la manière de Gary Becker : le gain potentiel (opportunités professionnelles) était considéré comme plus important que le coût affectif et psychologique potentiel (agression)
    . De plus, Weinstein était un producteur en vue certes, mais il ne traitait qu’avec des acteurs eux-mêmes en vue qui avaient déjà acquis une certaine célébrité (et non avec la Ella Fanning de Neon Demon par ex) : la relation de pouvoir n’est donc pas tant asymétrique que vous la présentez (Zuckerberg et Musk sont infiniment plus puissants que Weinstein dans l’absolu). Ce raisonnement aurait été valable si la femme en question n’aurait pas eu d’autres choix pour sa carrière que de rencontrer Weinstein, hors le cinéma américain ne connaît pas de monopoles au sens strict, il y’a une diversité cinématographique (cinéma indépendant, underground, etc) qui rend possible la liberté de choix des acteurs.
    Je n’ai pas vu le film tunisien donc je ne pourrai pas m’exprimer sur l’aspect « critique de film ».
    Au plaisir de lire votre réponse,

    P-S : l’homme est mené par un instinct sexuel qui le mène très souvent à l’hybris, or les femmes savent que le sexe, les relations sexuelles, est une monnaie d’échange dans les relations entre les hommes et les femmes. Dans Lysistrata, Aristophane décrit une guerre politique mené par les femmes contre les hommes et le sexe est justement un instrument de pouvoir. Il n’est donc pas étonnant que le sexe, le pouvoir et l’argent soient indissociables dans toutes les sphères de l’activité humaine.

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