Beijing-Washington : la résistible logique de guerre

En mai 2017, l’historien américain Graham T. Allison publie « Destined for War: can America and China escape Thucydide’s Trap? » La formule « piège de Thucydide » désigne une situation dans laquelle une puissance émergente inquiète une puissance hégémonique, plaçant les deux États dans une dangereuse trajectoire vers la guerre. La formule s’appuie sur une phrase de Thucydide, auteur grec antique de la Guerre du Péloponnèse : « Ce qui a rendu inévitable la guerre était l’émergence d’Athènes et la peur qu’elle a provoqué à Sparte. » Pour Allison, l’émergence de la République populaire de Chine (RPC) inquiète de la même manière les États-Unis (EU), et les deux pays semblent s’engager dans une dynamique qui, si elle n’est pas brisée, conduirait fatalement à la guerre. La consécration, pour Allison, eut lieu lorsque le terme de « piège de Thucydide » était apparu dans une publicité dans le New York Times, le 6 avril 2017, jour où Xi Jinping et Donald Trump se sont rencontrés à Mar-a-Lago.

La proposition d’Allison rappelle le récit en vogue, depuis près de 20 ans au moins aux États-Unis, sur les dangers que représente l’émergence de la Chine communiste. Les sirènes alarmistes sur la Chine ont désormais des positions élevées à la Maison Blanche (Peter Navarro, directeur du conseil sur le commerce, par exemple), et leur rhétorique ne s’est guère apaisée, d’autant plus que la République populaire semble plus que jamais déterminée à occuper un rôle de premier plan dans l’arène internationale. Revenons sur ce contesté « piège de Thucydide » et proposons des alternatives à cette vision des relations sino-américaines.

« Le piège de Thucydide n’existe pas »

Un des plus farouches contempteurs du « piège de Thucydide » de Graham T. Allison est Arthur Waldon, professeur émérite de relations internationales à l’université de Pennsylvanie. Dans un article publié sur le site SupChina, il conteste la lecture mécanique que fait Allison de Thucydide. Donald Kagan et Ernst Badian, anciens professeurs à Yale et Harvard, ont montré que ce « piège de Thucydide » est une déformation ultérieure du texte antique. En effet, à la différence de leurs alliés Corinthiens, les Spartiates ne voulaient pas de cette guerre, ils ont au contraire rechigné à se lancer corps et âme dans le conflit. Pour Waldon, le problème de Graham T. Allison est qu’il interprête littéralement la phrase de Thucydides, pour en tirer une généralité : « Les guerres débutent lorsqu’une puissance émergente (comme Athènes) inquiètent une puissance établie (Spartes), forçant cette dernière à une attaque préventive. » Est-ce cependant le cas ? Le Japon, tant en 1904 qu’en 1941, puissance émergente, n’a pas été attaqué préventivement ni par la Russie, ni par les États-Unis. De même, l’Allemagne unifiée émergeant à la fin du 19e siècle n’a pas été attaquée par le Royaume-Uni, alors première puissance mondiale ; pas plus que les puissances européennes n’ont attaqué l’Allemagne nazie dans les années 1930.

En ce qui concerne l’émergence de la Chine et les craintes qu’elle suscite, Waldon parle de « fièvre chinoise », apparemment courante à Harvard. Selon lui, Alison a une lecture statistique de la République populaire. Cette lecture reste, certes, impressionnante : une armée pléthorique, des milliers de chars, d’avions désormais largement modernes. Chaque année, la Chine produit un tonnage total de navires militaires égal à celui de la marine française. Son économie, malgré le « ralentissement », croît toujours de 4 à 5% par an au minimum. Bref, ces statistiques sont, on le comprend, impressionnantes. Et il est naturel que la puissance économique chinoise (et de plus en plus militaire) nourrisse des ambitions internationales, qui entrent en conflit avec celles de Washington.

Les foyers de tension sont connus et les tensions visibles, fussent-elles en mer de Chine méridionale, orientale ou dans le cyberespace. Selon Allison, la rencontre de ces deux volontés politiques opposées conduirait à une guerre, sauf si l’un des États revoyait sa copie. Or, argumente Arthur Waldon, céder à la République populaire de Chine est précisément oublier les leçons de l’histoire, et tomber dans le « piège de Chamberlain ». Un revirement américain en Asie laisserait le champ à Pékin pour imposer sa volonté aux pays voisins, mais porterait un coup dur au respect du droit international.

Quelle politique adopter vis-à-vis de la Chine ?

Toutefois, durcir le ton envers la Chine ou la contenir ne fait pourtant pas l’unanimité. Dans un article publié dans The National Interest fin 2015, John Glaser met en cause la recherche américaine de la primauté en Asie. En revanche, selon Lyle Goldstein, la position chinoise est largement défensive (A Dangerous World?: Threat Perception and U.S. National Security, 2014). En cherchant à la contenir, par la mobilisation du réseau d’alliances ou le « pivot vers l’Asie », les États-Unis poussent Pékin dans un dilemme de sécurité. En d’autres termes, en voulant renforcer leur primauté en Asie, les Américains inquiètent les Chinois qui s’arment en conséquence. Cette visée hégémonique n’apporte que peu de bénéfices aux États-Unis, continue John Glaser. Il cite Robert Jervis : « La poursuite de la primauté, comme la politique des grandes puissances, appartient au passé. […] à l’ère nucléaire, le jeu n’en vaut pas la chandelle. »

Amitai Etzioni propose un compromis entre ces positions : il admet que la Chine se joue des dispositions du droit international, aussi bien dans le Doklam qu’en Mer de Chine méridionale. Pour lui, la Chine entend étendre son influence de la Sibérie jusqu’au détroit de Malacca. Etzioni remarque cependant que la Chine n’a presque jamais fait un usage concret de la force. Ainsi, les opérations chinoises sont davantage  symboliques et par conséquent laissent entrevoir des possibilités de compromis. Il estime que les États-Unis pourraient négocier le contrôle de certaines îles à la Chine en échange de concessions sur d’autres sujets. Par contre, les États-Unis doivent tracer des lignes rouges, comme une agression de Taiwan par Pékin.

Et si une détente dans les relations sino-américaines passait par Donald Trump ?  Lui qui a été si virulent avec Pékin durant son élection est devenu plus mesuré, et affirme avoir d’excellentes relations avec Xi Jinping, qu’il a accueilli en grande pompes à Mar-A-Lago en avril 2017. Donald Trump a fait de la Corée du Nord sa priorité en Asie, et entend laisser la République populaire de Chine faire son travail. Sous-entendu : calmer les ambitions nucléaires de Kim Jong-Un et rétablir un équilibre dans les échanges commerciaux entre les deux pays. De même, dans l’organisation de son voyage prévu en Asie et en Chine début novembre, il semblerait que Washington adopte une posture similaire : « Vous savez ce que l’on attend de vous. » Difficile de savoir ce que fera Pékin, mais sur le dossier Nord-Coréen en particulier, sa capacité d’action semble limitée. Si les Chinois n’ont rien de convaincant à présenter aux Américains, quelle sera la réaction de Donald Trump ?

Quelles ambitions de la Chine ?

Si les États-Unis n’ont pas encore de politique claire vis-à-vis de la Chine, Pékin semble avoir une pratique des relations internationales et un agenda plutôt clair. Howard W. French, ancien correspondant du New York Times au Japon puis en Chine, décrit une « conception chinoise des relations internationales », dans son ouvrage publié en 2017 : « Everything under the Heaven, How the Past Helps Shape China’s Push for Global Power ». L’auteur s’attèle à déconstruire le récit romancé de l’histoire de la Chine servi par le Parti communiste, et s’intéresse surtout à la pratique « chinoise » de la diplomatie.

Plutôt que le piège de Thucydides, c’est un autre passage de la Guerre du Péloponèse qui illustre le mieux le comportement de Pékin sur la scène internationale : il s’agit du « dialogue mélien », entre Athènes et la petite île de Mélos. Les Athéniens ont soumis aux Méliens un ultimatum : se rendre à la domination athénienne ou périr par le fer. Un dialogue entre les émissaires s’engage, mais les Méliens refusent de se soumettre et font appel au sens de la justice des Athéniens et à leur compassion envers une petite cité pacifique et faible. Ces derniers balaient les arguments des Méliens, car la justice ne peut s’appliquer entre des puissances inégales. Thucydides rapporte alors cette phrase devenue célèbre : « La justice n’entre en ligne de compte dans le raisonnement des hommes que si les forces sont égales de part et d’autre ; dans le cas contraire, les forts exercent leur pouvoir et les faibles doivent leur céder. »

Pour la Chine, les relations internationales sont d’abord une affaire de puissance, et Pékin entend défendre ses intérêts avant tout, en respectant ou non des règles du droit international. Malgré les entorses répétées à celui-ci, la Chine est-elle pour autant une puissance dite « révisionniste », cherchant à transformer « l’ordre mondial » ? Gudrun Wacker et Rosemary Foot ont longuement débattu de la première question lors d’un colloque tenu en mai 2017 à l’IRSEM (retranscrit dans une note par Juliette Genevaz). Une puissance révisionniste serait un État cherchant à remettre en question les « règles du jeu » international, règles qui d’ailleurs se contredisent parfois (souveraineté contre protection des droits de l’homme, par exemple). Ces contradictions laissent une place à leur interprétation. Pour Rosemary Foot, les intentions de Pékin à l’égard de cet ordre mondial diffèrent selon les sujets, mais ses intérêts domestiques permettent souvent d’expliquer le comportement de la République populaire sur la scène internationale. Si, poursuit Rosemary Foot, Xi Jinping a réaffirmé son désir de voir la Chine prendre plus de place dans le monde, la République populaire reste une puissance conservatrice, cherchant à consolider un ordre mondial construit sur la hiérarchie des puissances étatiques, reflétant la multipolarité et non la prééminence américaine.

La confrontation est-elle inévitable ?

Les tensions existantes entre la Chine et les États-Unis ne sont pas négligeables. Si les Chinois ne sont pas « révisionnistes » et n’ont pas forcément de visées hégémoniques sur la planète, il faudra néanmoins s’accommoder de leur participation accrue aux affaires internationales. Xi Jinping l’a annoncé lors du 19e Congrès du Parti communiste : la Chine est de retour et compte prendre une place plus importante dans le monde. Surtout, elle se pose en alternative au modèle libéral et démocratique porté par les États-Unis. Pékin entend imposer sa primauté en Asie de l’Est et du Sud-Est, et défendre ses intérêts dans le monde, comme les États-Unis ou certains pays européens ont pu le faire. Il ne faut pas être naïf : le Parti-État n’a cure du respect des droits de l’homme à la mode occidentale, et utilise tous les moyens à sa disposition pour faire progresser ses intérêts.

Les États-Unis, de leur côté, semblent engagés dans un repli certes limité mais réel. Néanmoins, il est invraisemblable qu’ils abandonnent leurs intérêts en Asie de l’Est, et surtout leurs alliés japonais. Donald Trump semble vouloir faire confiance à la Chine pour assurer son rôle stabilisateur dans la région, mais aussi pour rééquilibrer ses relations économiques. Mais, d’autre part, le Congrès américain a renforcé les liens diplomatiques existants avec Taiwan, ce qui n’a pas manqué de déclencher l’ire de Pékin. Quelles seront donc les lignes rouges de Washington ? Que se passe-t-il si la Chine n’arrive pas à satisfaire, ne serait-ce que provisoirement les attentes de Donald Trump ? Il semble que les incertitudes sont plutôt du côté américain.

Enfin, les tensions entre États sont monnaies courantes. Chine et États-Unis n’y font pas exception. Si les deux ont des intérêts antagonistes certains, voir les deux pays se diriger vers la guerre est fataliste. L’escalade est possible, les erreurs humaines probables, mais les dirigeants chinois et américains ont bien probablement conscience des désastres que provoquerait une guerre. En fait, ce « piège de Thucydide » met en exergue l’incapacité de certains professeurs ou politiques aux États-Unis à concevoir la Chine autrement que comme une menace.

Pierre Sel

 

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