AU DIXIÈME DEGRÉ

Est-ce que les chats mangent des chauves-souris ? (…) Est-ce que les chauves-souris mangent les chats ? (…) Allons, Dinah, dis-moi la vérité : as-tu déjà mangé une chauve-souris ? » Alice au Pays des Merveilles, Lewis Carroll.

 

Marvin Lawson-body

 

On dit qu’un chat retombe toujours sur ses pattes. Je ne sais pas si c’est vrai. Je n’arrive pas à lui parler, au chat, et je n’ai jamais osé le jeter par la fenêtre. Il faut avouer que c’est tentant, parfois. C’est tend-tant. Le tendre à bout de bras, juste au-dessus du vide, à en avoir soi-même le vertige. Et puis je l’ai imaginé tomber sur le goudron. C’est comme une baguette de pain, un chat, c’est tendre et à la fois ça croustille. Ça croustille sur l’écume des mers parisiennes (tout le monde a besoin d’un coin marin, il faut bien trouver sa mer à soi !). Mais j’avais du mal à imaginer : y’a trop de poils, ça fait quoi avec le goudron, les poils ? Est-ce qu’ils s’envolent un à un pendant la chute ? Ou sont-ils cousus sur le sol par le soleil, comme l’étoile d’une mauvaise maison de couture, une étoile écartelée ? J’ai posé la question à ma sœur. Elle m’a dit : « Et ton âme, ça fait quoi avec le goudron, ton âme ? » Elle est bien religieuse, ma sœur.

Toutefois c’était angoissant comme pensée. Y aurait eu que le chat, j’étais prêt à tenter l’expérience. Mais la fourrure, c’est quand même précieux. J’ai pleuré en imaginant la pauvre bête avec la moitié de son pelage en moins sur le corps. Le sol l’aurait arraché dans ses éraflures… Comme une perruque qui s’en va, dans le coup de vent du matin… Il aurait fait chaud sur le goudron ; l’air vide serait passé sur la peau blanche. Comme la caresse d’une main redoutable. Ni blanche ni noire la peau, d’ailleurs, seulement un peu tachetée de sang et de noir par-ci par-là, comme le travailleur est taché de suie quand il a trop travaillé. Il aurait fallu un chat noir, à la limite, un chat qui ne craigne pas la suie. Un chat où ça ne fait aucune différence, qu’il ait des poils ou non, tant que le bitume vient le recouvrir. Un chat à qui convienne la poussière, s’il est un jour possible que le tombeau embellisse un être animé.

Mais un chat dénudé, c’est comme une fleur sans pétales, voyez-vous. Ça ne parle plus à personne. C’est triste à en mourir, pire que les poèmes sur l’automne et la rose dans la Belle et la Bête. Alors je pose le chat sur le balcon, comme un pot de fleurs et j’attends. Il est là. C’est le principe du chat, de toute façon : être là. Vous regarder. Comme un manteau de fourrure. Le mien, ce serait plutôt une tulipe. Rouge, la tulipe, parce qu’il me met tellement en colère qu’il en ferait trembler les murs. J’ai songé un jour à le repeindre en blanc, pour qu’il se fonde dans le paysage. Ça n’a pas marché, monsieur ne voulait pas, il a les moustaches trop fragiles.

Puis, comme pour me narguer, il se met sur la rambarde. De là, il observe le vide : « Tu ne pourras pas le faire, toi ? », se moque-t-il. « Tiens, viens mettre ton museau en avant, viens voir comme le ciel est beau, comme Paris est grand, comme les chevelures des dames s’agitent et virevoltent, pareilles à des ombrelles et à des pensées ! » Nul ne peut, comme un chat, contempler l’envergure de Paris du dixième étage. Sans un frisson. Sans une lueur d’angoisse. Sans effleurer la pensée de sa propre petitesse. Bien loin de cette idée, le chat se fait stature, statue de sel, et l’ocre du soleil doucement reluit sur ses épaules musclées. Il est beau, mon chat, et athlétique. Dans une autre vie, ça aurait été un génie, un de ces hommes qui reniflent les chevelures. Il n’aurait pas eu de chat, lui. Il serait parti le matin avec un air important et rentré le soir avec la fierté d’un homme marié. « On m’attend, monsieur, on se languit de moi, je suis navré, je ne peux pas rentrer tard ». Et d’un pas pressé il aurait marché dans la rue, trop étroite pour lui. Il aurait osé. Comme Nadio ose se pencher. Regarder le vide sans penser qu’il va succomber. Car on est là, ancré dans le sol comme un pot de fleurs. J’ai cherché mes racines, moi. J’ai lu Aimé Césaire. J’ai lu Marcel Aimé. Et quand je me penche, ça ne compte pas. On est tous un peu comme ça : des gens attachés. Des gens qui ont peur de la chute.

C’est alors qu’un jour, je me suis posé la question, la question que tout le monde se pose à un moment de sa vie quand il est entouré par un nombre, si restreint soit-il, d’existences humaines : « Pourquoi tant de haine ? » Je me suis demandé pourquoi j’avais autant mon chat en grippe. Parce qu’il a des bons côtés, mon chat, c’est une horloge ambulante. Sans lui je serais tout le temps en retard. Surtout qu’il ne perdait pas encore ses poils, à l’époque. Il laissait propre le canapé, avant de devenir comme une femme à la maison qui perd ses cheveux dans la salle de bain. Franchement, j’aurais bien aimé qu’une femme perde ses cheveux dans ma douche. Un chat, on a beau dire, ce n’est pas la même chose. Ça ronronne fort et pourtant ça n’occupe pas autant de place. Il y avait un vide qui demeurait, sur le canapé. Et ça aurait pu être n’importe quel canapé, et n’importe quel chat, je me serais quand même senti un peu seul. Certes, il y a le bourdonnement de la télévision, le soir, et le présentateur qui vous souhaite une bonne soirée, une très bonne soirée si vous avez de la chance. Mais il y a des places vides qu’on ne comble pas, et rien n’est pire qu’un siège de canapé ; des places vacantes, c’est-à-dire qu’elles sont destinées à quelqu’un sans pourtant trouver personne. Et quand personne ne vient, ces places demeurent comme des pots sans terre ; comme des fleurs sans pétales ; comme des portes sans issue, car il n’y a jamais personne de l’autre côté.

De l’autre côté du miroir, il y a toujours votre image. Votre image qui vous regarde, blafarde, dans un semblant de compassion, pour finalement vous faire pitié. Les cloisons ne sont pas épaisses, pourtant, et les gens sont bavards. On entendait tout dans cet immeuble, même les enfants chanter. Vous aviez un brin de vie, le soir, comme pour un assoiffé qui se penche à la fenêtre. Et des milliers de hublots scintillaient devant vous, plus visibles que la lune. Tant de vies les agitent, ces fenêtres, des éventails multicolores et mal taillés, tant de fous visages, se formant et se déformant dans la colère et dans les rires, et les armoires qui grincent, s’ouvrent et se ferment en laissant entrevoir les plus stridents secrets ; les paroles échangées à demi-mot, car il est tard et qu’on peut tout se dire, puisque le jour ne nous observe plus, et que le juge se tait, dans le déclin du ciel. Mais moi, j’entendais tout, je ne vivais rien. J’étais le dormeur du vide, le spectateur du monde, l’homme des gradins, le compagnon du chat. Ce que j’ai toujours aimé avec mon chat, c’est qu’il me regardait. Il n’avait pas horreur de moi, lui.

Et le temps est passé comme une flamme qui s’amenuise, comme une mèche de cheveux ; une mèche qui pousse, qui pousse, qui pousse, pour finalement tomber de la pelote de neige.

« Pourquoi tu me regardes comme ça ? Qu’est-ce que tu cherches ? », ai-je hurlé à Nadio. Par terre il y avait une poignée de fils mal assortis, de toutes les couleurs, un peu argentés sur le côté, et roux au milieu. Aiguisée, éclatante, la dent de requin ne me lâchait pas, fine à en transpercer le poumon d’un chat. Comme un bout de miroir qui d’un coup reflète tout votre être, je l’ai regardée avec stupéfaction ; la mèche aussi me regardait, souriante comme l’éclat d’un crâne en soie sous la lumière blanche électrique. Je ne voulais plus sortir. Je disais que le chat était malade, qu’il ne voulait voir personne. Qu’il perdait ses poils, qu’il hurlait la nuit, qu’il déchirait le papier peint, parce qu’il y avait des souris sur le papier peint, et qu’il ne pouvait pas les attraper parce qu’il devenait trop vieux (car ça vieillit vite les chats, vous savez, quand il a six ans ça fait déjà quarante, et à dix ans déjà soixante-dix, si bien que tous les ans c’est la crise de la quarantaine, de la cinquantaine, ou de la dizaine suivante) et qu’il avait mal au dos, et qu’on voyait l’arête décharnée de sa colonne vertébrale à vous en faire frémir les vertèbres… Je ne sortais que lorsqu’il pleuvait, avec un parapluie sur la tête. Tel un chat errant, qui se faufile par les interstices – ou bien qui passe par les fenêtres, en somme.

Je ne répondais plus au téléphone. Pourtant y avait Juliette, ma sœur, qui essayait sans cesse de m’appeler. Mon désespoir, grand comme une mèche de cheveux. À la fois ténu et immense, fourni, épais, opaque finalement, à vous en faire perdre les pédales. Juliette est finalement venue. J’ai allumé le feu artificiel dans la cheminée, parce que mine de rien, il fait plus froid quand on est dégarni. On met des manteaux, des écharpes, mais rien ne satisfait totalement, comme quand on essaie de remplacer le naturel par l’artificiel, les cheveux par une perruque, des fleurs par des fleurs en plastique. Ça existera peut-être bientôt, les cheveux en plastique. On a regardé le feu, tous les deux, et je songeais que Juliette ne devait pas voir la même chose que moi : des boucles qui s’enroulaient et se déroulaient à l’infini. Juliette a passé sa main dans mes cheveux. J’ai eu peur que tout parte d’un coup, alors j’ai pris le chat et je l’ai jeté par la fenêtre, pour qu’il parte à la place. Ma sœur a hurlé, et moi après elle : « Je sais ce que ça fait, des poils qui s’en vont ! ça fait rien, voilà tout, et c’est encore plus vide ! » Juliette se pencha sur le balcon. « On dit pourtant qu’un chat retombe toujours sur ses pattes ». Mais elle ne regardait plus le chat à ce moment-là.

Dans une autre vie, mon chat aurait été un génie, un homme estimé. Dans une autre vie, il n’aurait pas perdu la tête, une fois ses cheveux tombés. Et la chevelure, calme et paisible, serait restée à sa place, empaillée dans le goudron, là où aujourd’hui les oiseaux, tels des couronnes de plumes, viennent garnir le crâne dégarni, survolant le corps d’un battement d’aile.

À Dgigi

Antonia Hernot

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