Pour une posture bouddhiste en politique

Face au réveil d’un scepticisme quant à la capacité du bouddhisme à proposer une posture politique viable, tentons de dépasser les contradictions de ce système qui pense la société par l’individu.

Au Myanmar (ancienne Birmanie), la devise nationale réunit tous les citoyens sous l’adage que « Le bonheur se trouve dans une vie harmonieusement disciplinée » ; et en même temps, l’hymne birman, Gba Majay Bma, se traduit par « nous aimerons la Birmanie ». Tout le paradoxe est là : le Myanmar est un pays où se côtoient deux idéologies en apparence opposées : un nationalisme exacerbé et le bouddhisme – dont tous les enseignements professent la non-violence. Et ce cas du Myanmar est dévastateur pour l’image du bouddhisme : la plupart des européens et américains le considérait comme une sorte de religion se fondant sur la méditation et la « paix intérieure » ; mais aujourd’hui, cette image est remise en question, par l’association du bouddhisme avec les crimes contre les Rohingyas. Il n’est pas question ici de discuter de la chute d’une “exception bouddhiste”, ni des interprétations qui en sont faites pour justifier cette violence. Au contraire, le but de cet article est de retrouver une vision plus compassionnelle du bouddhisme, vision mise à mal aujourd’hui. Aussi, la situation au Myanmar servira d’occasion particulière pour établir cette interprétation, notamment autour de ses implications politiques, un peu comme la restauration d’un tableau permet d’en révéler la beauté.

Le bouddhisme peut paraître déroutant quand on l’étudie. Il est difficile à catégoriser : ce n’est ni vraiment une religion, ni une philosophie à part entière. La plus simple façon de le voir serait comme une démarche personnelle, où l’on cherche l’éveil pour se libérer de la souffrance. Cette libération s’effectue en suivant les préceptes qui découlent des “Quatre Nobles Vérités” : 1) la réalité est souffrance, 2) elle provient de l’ignorance, du désir et de la haine, 3) il existe un chemin pour s’en libérer et 4) cette voie est décrite dans le bouddhisme. Chaque pratiquant avance par lui-même, avec le conseil d’autres, mais sans en être dépendant. Le bouddhisme donc est un groupe artificiel, un rassemblement d’individus réunis par le fait qu’ils suivent la même démarche active.

Une relation politique fondée sur le dévouement.

Il s’agit d’un angle opposé à celui des religions abrahamiques par rapport au domaine de la politique : un groupe se réunissant parce ses membres effectuent une démarche personnelle enlève tout rapport de puissance dans les relations entre individus ; tel que le veut la doctrine bouddhiste, il n’y aurait dans ce lien simple aucune implication politique : le bouddhisme ne porte aucun projet politique centralisé. Bien au contraire, le bouddhisme est dans une démarche « atomiste », c’est-à-dire qu’il fait le pari que l’amélioration de la condition humaine ne peut se faire que par la libération personnelle de chaque individu de la souffrance. Cela n’empêche pour autant pas d’autres liens de se superposer à ceux créés par le bouddhisme, et on peut imaginer que cela se passe au Myanmar en voyant l’idée de nationalisme aller de pair avec le bouddhisme. Néanmoins, cela empêche clairement toute implication d’un lien politique entre bouddhistes – même entre un moine et un “laïc”.

Cela va dans le sens contraire de la majorité des théories politiques, qui considèrent que l’amélioration du système politique selon leur vue ruissellera sur les conditions de vie des individus. Pourtant, le bouddhisme adopte cette méthode bottom-up, et il en découle une pensée politique qui cherche seulement à favoriser cette progression personnelle des individus. Par exemple, les Dix Devoirs du Roi sont dix qualités que doit posséder tout gouvernant : charité, moralité, sacrifier tout au bien du peuple, honnêteté, tempérament doux, vie austère, absence de rancune, non-violence, patience et compréhension, et enfin non-obstruction à la volonté populaire. Il ne s’agit pas d’un système politique mais d’une conception du dirigeant en relation avec son peuple, une relation qui n’est pas centrée sur la domination mais sur le dévouement. Ainsi, par sa conception atomiste de la société, le bouddhisme développe une pensée politique relationnelle et spirituelle, plutôt que fondée sur la puissance.

Cette conception atomiste de la société induit une spécificité de plus du bouddhisme : son caractère pratique. En effet, on ne convainc pas un grand nombre d’individus de suivre une doctrine de manière aussi personnelle et active, tout en leur demandant de croire irrationnellement dans la doctrine. C’est pourquoi le bouddhisme se fonde sur l’expérience pour convaincre. Etant construit comme une “ordonnance médicale” contre la souffrance, l’expérience que propose le bouddhisme est simple : commencer à prendre le chemin vers l’éveil spirituel pour mettre la doctrine à l’épreuve, avec la totale liberté de bifurquer si l’on n’est pas convaincu.

Vision pratique et tolérante du progrès spirituel personnel.

Le chemin spirituel proposé est donc très pratique : il propose le Noble Sentier octuple qui décrit huit points de comportement qui, s’ils sont respectés et associés convenablement, permettent la cessation de la souffrance, et dans une certaine mesure, l’éveil spirituel. Ces huit points comportent des principes moraux généraux (ne pas voler, ne pas mentir, etc.), associés à des pratiques méditatives permettant de prendre conscience de l’origine de la souffrance. Le bouddhisme adopte une posture de l’expérience : « essaye, et si ça ne te plaît pas, ce n’est pas catastrophique », posture dont la caractéristique fondamentale est la tolérance. On comprend donc d’où vient cette image si particulière que l’Occident a du bouddhisme, qui est fondé sur cette vision pratique et tolérante du progrès spirituel personnel.

Ainsi, face au réveil d’un scepticisme quant à la capacité du bouddhisme à proposer une posture politique viable, nous voulions soutenir qu’il peut rester une voie extraordinaire et tolérante d’éveil spirituel, pariant sur le progrès des individus plutôt que sur leur docilité dans un système politique imposé.

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