Relocalisons la monnaie !

Initiatives mises en lumière notamment par le documentaire Demain (2016), les monnaies locales complémentaires (MLC) catalysent aujourd’hui le développement d’une économie locale et responsable. Voici un panorama historique de ces monnaies alternatives.
En dehors du cadre de la finance et de l’économie dite “orthodoxe”, les pensées économiques alternatives sont légion. Parmi les modes alternatifs d’organisation économique, les monnaies locales complémentaires (MLC) sont sans doute un des projet les plus sérieux et aboutis.
L’idée des MLC consiste simplement à utiliser une monnaie à une échelle donnée, qu’il s’agisse d’une ville, d’un département ou d’une région. Alors que les banques centrales n’ont unifié les monnaies nationales que tardivement, le principe des MLC est d’imaginer des systèmes d’échanges commerciaux fondés sur une monnaie délibérément attachée à un territoire réduit, afin de soustraire ces échanges aux conséquences néfastes de la mondialisation économique. Le mouvement moderne de création de monnaies locales naît dès la première moitié du XXe siècle.
 
Dans les années 1930, pour lutter contre la crise de 1929, les premiers projets naissent en Allemagne, puis en Amérique latine. En 1931, à Schwanenkirchen, naît ainsi le Wära, dont l’ambition est de recréer un véritable échelon d’échange local. La monnaie est alors « fondante », c’est-à-dire qu’elle perd de la valeur au fur et à mesure de son utilisation, incitant ainsi ses utilisateurs à l’échanger le plus rapidement possible. La France connaît ensuite, dans les années 1960, plusieurs tentatives, généralement dans des petites communes rurales. Mais à chaque fois, ces projets sont entravés par les Etats, qui n’acceptent comme seule monnaie légale que leur monnaie nationale. Seule la Suisse maintient un semblant de projet de monnaie locale, le WIR, monnaie émise par la banque du même nom et dont l’usage est réservé aux clients de celle-ci : elle n’a strictement aucune valeur extérieure à l’extérieur de ce cadre. Dans les années 1970, l’Occident connaît une vague de libéralisation des échanges économiques. En France en 1971, le législateur interdit à l’État d’emprunter à taux nul à la Banque de France, freinant la production monétaire. Parallèlement, les MLC reprennent de l’importance. Après la crise de 2008, une multitude de projets émergent en Europe. En 2012, Bristol lance la “livre Bristol”, destinée à faciliter les échanges locaux entre ses habitants. C’est la première ville dans laquelle les taxes publiques peuvent être payées en monnaie locale, et l’effet de ce projet sur la vie de la collectivité fait de lui une véritable réussite.
 
L’intérêt concret des monnaies locales est multiple. La monnaie locale permet d’abord d’encourager le contrôle de la consommation locale. Elle permet de décider collectivement de la façon dont la consommation se déroulera. Dès qu’un commerçant intègre le réseau, il est certain de trouver une clientèle stable, tandis que le consommateur est certain de consommer des produits respectueux d’une charte déontologique. Cette charte comporte le plus souvent des exigences sociales et environnementales liées à la consommation locale, mais il peut aussi arriver que certaines monnaies proposent leur propre projet, régulièrement en lien avec l’identité locale. L’eusko, au Pays Basque, implique par exemple que les produits consommables en monnaie locale soient étiquetés en basque, et que les commerçants s’adaptent à la langue régionale. Le succès de ce système repose en fait sur l’effet multiplicateur inhérent au local : plus on consomme local, plus l’économie locale est prospère, et donc plus le consommateur participe à la croissance de sa région.

La monnaie locale permet d’abord d’encourager de la consommation locale.

Ces projets sont, la plupart du temps, des démarches citoyennes issues d’associations, mais il arrive aussi que des investisseurs privés y participent. Le Sol, par exemple, est un immense réseau monétaire, lié à des entreprises françaises et à un vaste tissu associatif, d’abord lancé à Toulouse, puis étendu à d’autres municipalités françaises. L’idée, au-delà de la valorisation de la localité, est aussi de générer des fonds à ré-investir dans des projets environnementaux, citoyens et solidaires.
La mise en avant des patrimoines locaux, régulièrement encouragée par les instances régionales comme l’Union européenne, permet de repenser l’économie avec de nouveaux outils. La possibilité de l’autonomie économique à l’échelon local, permet de dulcifier les crises monétaires, inhérentes à une économie mondialisée.
S’il s’agit surtout d’un moyen pour les collectivités territoriales de gérer leur échanges, ces projets promettent la réappropriation du patrimoine local, et des effets positifs sur la croissance de la région. Ainsi, en 2016 – 2017, la Mairie de Paris annonce envisager de soutenir le projet “Une monnaie pour Paris”, dont l’objectif est transparent : doter la ville de Paris de sa propre monnaie, qui redynamise le commerce de proximité.
De plus en plus d’économistes considèrent aujourd’hui ces projets comme très sérieux et efficaces. L’économiste Bernard Lietaer, qui participa activement à la création de la monnaie unique européenne, juge même que ces projets sont équilibrés par nature, en cela qu’ils sont adaptés à un échelon qui empêche la spéculation et l’hyper-inflation. Ces monnaies, en effectuant un retour vers une échelle économique locale, pourraient bien être un facteur méconnu de stabilité pour les échanges économiques. Gageons que le débat économique du XXIe siècle saura faire surgir des monnaies plus justes et plus équilibrées, car plus locales.

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