En corps éloquent

Je n’ai rien jeté. Je n’ai rien déplacé non plus. J’ai respecté chacune de tes dispositions. L’emplacement des meubles, l’ordre des objets, les livres, les vêtements, les flacons, les factures. Je monte la garde des vide-poches et des cendriers pour ne pas en perdre un mégot.

 

J’ai vite compris qu’ils devraient bien vouloir me dire quelque chose, si seulement je trouvais le bon sens. J’étudie, depuis, je reconstruis, suivant l’agencement épars des choses, tel que tu me l’as laissé. Quand je t’ai retrouvé allongé dans la chambre funéraire, blême et creusé, je me suis dit : « voilà la dernière fois que je te vois ». Nous étions seuls tous les deux, et j’ai parlé. Depuis les limbes dans lesquels toi, corps encore, étais engagé, je me suis sentie écoutée. Enveloppe de chair, sans aucun doute, ton corps portait les signes de ton dernier instant vécu. Mais par ton nez aiguisé, par ton costume, par la coupe de ta barbe, par tes boutons de manchette en nacre, par tes chaussures en cuir, tu étais plus austère que jamais. Ce que, de nouveau, je devinais de toi, ce ne sont que les objets qui ont pu me le dire. Tu me les as tous légués, d’ailleurs. Tous, sauf la nue propriété. Je trouve ça criant, quand je fais crisser le parquet sous le poids de mes pas. Je me fais saigner les pieds à tourner en rond sur les planches. « Faut pas chercher à comprendre », a récité le défilé de parents, proches, éloignés, de frères, de sœurs, de voisins, de fleurs, un notaire, de collègues architectes, d’amis, d’amants, un croque-mort enfin, puis plus personne. Ils finissent tous par se taire. Il t’a aimé, mais qu’est-ce que tu racontes. Mais ils ne sont plus là pour le répéter. Les gens t’abandonnent, tu avais l’habitude de le dire. Ils disparaissent. La vie continue. Tu m’as donné les planchers et laissé le champ libre : en avant toute.

 

Je te sens toujours présent de par l’envers des choses. Je mets tes lunettes, parfois. Je n’y vois rien, mais les verres m’instruisent sur tes vues. J’ai étudié le plafond de ton côté du lit, les irrégularités des murs de la chambre, les fentes, les taches, les coups de pinceau. En filigrane tu apparais, génie des lieux, âme trémulante, toi qui animes l’espace comme il t’animait. Chaque trace est un indice de désir figé dans les choses ; leur agencement, leur forme, leur angle, tous parleront : ils connaissent les raisons de ton passage. Les cendriers et les presse-papier meurent d’envie de te raconter. Les escaliers te portent en triomphe, les cravates sont toujours pendues à ton cou ; tout de toi t’idolâtre. Les verres te portent aux lèvres, et même la grande glace du salon ne contient que toi dans son reflet. En même temps, c’est toi qui leur as donné vie.

 

Pourquoi ce tableau-ci et pas un autre ? Pourquoi ici et pas autre part ? Pourquoi Mannoni sur le Kadra et le Kadra sur le de Luca dans la pile, et pas autrement ? Il y a dans l’ordre des choses la trace de celui qui en a disposé ; alors, j’observe tes choix, je lis les livres sur les étagères progressivement, je bois les bouteilles alignées en partant du fond, je préserve la série de suspension des chemises, l’emboîtement des pilules dans le semainier et la disposition des sous-vêtements que je porte pour être un peu toi, toujours un peu toi. Je te feuillette, fébrile, je te passe en revue. Je ne peux quand même pas te jeter. Je t’ai tout entier entre les mains mais je continue à t’accumuler. Tu fais des caisses et des caisses, des hangars et la totalité de mon espace mental. Dans mes oreilles siffle ton appareil acoustique, gêné par quelque mèche, je me glisse en toi ; par tes pas – sept jusqu’à la fenêtre, trois jusqu’à l’armoire, par tes gestes – tirer les rideaux, il pleut. Drôles d’accoutrements parfois, je dois dire : Elton John–Chekov–Pinot gris–chemise bleue–chaussettes rayées, alors qu’il fait beau. Mais j’exécute en séquence, cherchant à te comprendre. Je prends des notes, je calcule aussi les possibilités combinatoires des ensembles que tu me dictes chaque jour. Plus probable, moins probable, ces preuves d’une singularité qui est la tienne. J’ai tout photographié, au cas où l’on viendrait te déranger. Je me dis que si je connaissais l’emplacement précis de chacun de tes objets et leurs attributs, alors je pourrais retracer la direction de tes regards et, suivant leur fréquence et leur intensité, retrouver ce qui t’a mû. Tout le donné est là, j’ai tout en main, absolument tout. Et parfois, parfois se dégage de ces montagnes d’affaires un espace, un esprit subtil, le démon de la place par lequel je te sens présent. Puis tu tires un coup sec et je retombe la mâchoire au sol qui se dérobe et le temps que je me relève, te voilà disparu.

 

Alors, j’interagis avec tes dispositions, faute de – que dis-je exactement ? J’ai toujours répondu à ta voix, à tes gestes, et cherché à deviner tes attentes et tes impressions. Rien n’a changé. Au contraire, plus je te cherche, plus mon amour est pur. Je ne t’ai jamais aussi bien aimé que les doigts enfoncés dans le trou du cul de ta mort. Je ne pourrais pas t’en vouloir, tu sais. Je ne peux quand même pas te jeter. Je te tiens au creux de ma main et je te pardonne. Je resserre nos liens au fil des traces que je n’ai de cesse de nouer. Du ruban d’un album au cordon des rideaux, jusqu’à l’enchaînement d’une phrase ; je te tresse, je t’échafaude et je me pends dans ce réticule. Parfois le doute me saisit de n’avoir pas fait les bons rapprochements et de m’être trompée de ficelle ou de nœud, mais de toute manière, depuis que tu es mort, je note tout ce à quoi j’ai touché. J’en ai des paquets, moi aussi, des cahiers entiers de diagrammes et de flèches au cas où il faudrait tout remettre à plat. Mais je suis bonne maintenant. J’habite, dans la foulée des jambes, et dans l’étreinte des bras. Voilà que je retrouve une caresse dans le calque d’un gant, l’accolade d’une manche de blouson, le hochement du tour de tête d’un chapeau taille 56, me voici invitée à la table 80×120 pour 75 centimètres de hauteur, température 19.5°, ça baisse la nuit mais jamais plus de quatre décigrades, et je me lave les mains à l’eau chaude au savon Ph5 dont l’acidité m’a desséché la peau, mais cela ne m’a pas semblé vrai qu’enfin tu l’écailles, ma peau. C’est comme si tu m’avais couverte de caresses.

 

Une vie à dessiner des espaces, des maquettes et des plans, une vie à tracer des lignes pour héberger les vies des autres. Et si peu de place pour moi, et à la surface seulement, puis un peu pour elle et tout le reste pour toi. Je me cherche et je la trouve, encore elle, par le scintillement d’un bijou. Son bijou à elle, je ne le porterai pas, je l’observe. Il est laid, je me demande ce qu’on pourrait bien lui trouver. Tu l’avais choisi, ou bien s’est-il resserré autour de ton doigt ? C’est un faux d’ailleurs et c’est rassurant que tu n’aies rien pu lui donner de mieux. Qu’importe, elle n’est plus là. J’ai tes notes, je m’y fais de la place. Je peux étendre mes jambes maintenant. Je les classe, je les trie. Je fais ma niche, c’est comme un foyer en carton. Si tu me laisses ici je sors les braises, je fous le feu et tu disparais. Tais-toi. C’est moi qui parle, là. Efface-toi, un peu, de temps en temps, bon dieu, t’es pesant, tu prends toute la place. Aussi tu ressurgis, dans les mots et dans mes gestes, quand j’allume la lumière et retrouve dans les contours les reliefs et les couleurs ; je te perçois par l’emplacement, génie, que je vois de ton regard.

 

Ce à quoi je n’ai pas accès, je l’imagine alors que j’attends patiemment que me pousse ta barbe. Je ne me sens jamais seuls. Qui était là quand tu es mort ? L’oreiller se tait. Il aurait fallu qu’on enregistre, qu’on filme, pour savoir. En fait, je crois, je me serais vue me regarder d’un œil torve, mourant. Quand je sors, parfois, et que ton odeur me saisit en rentrant, je ferme vite la porte et te protège des regards. C’est l’odeur de bois, de désinfectant et de tapisserie – je tire les rideaux, il fait beau, pour que les couleurs ne s’estompent pas au soleil.

 

Dans la pénombre, je humes ta présence à mes côtés, en moi. Je tousses de ta toux, et ainsi de ta respiration rauque, que j’apaise avec le peu d’oxygène que l’on continue de livrer chaque semaine. Tant qu’il y aura des prescriptions je sentirai l’effet des médicaments sur mon corps alité. Je ne t’ai jamais aussi bien aimé, tu sais, que maintenant que je sens la violence des odeurs, l’amertume du café, les lumières. Quand ces éléments te fatiguent – car c’est toujours de circonstances qu’il s’agit – je m’épuises aussi. Je m’étends et le coussin est ta main sur ma nuque qui me confortes. La chaleur de ta veste, ton chauffage, me soulagent alors que je t’attends, haletant.

 

Et quand ta silhouette enfin se découpe en clair, c’est la mienne que je vois dans le miroir. Je tressailles, grand et voûté ; je ne m’attendais pas à te voir, je pensais que nous étions seuls. Si tu regarde mieux, il n’y a personne et je me rends bien compte que je me terrorises la nuit, quand je te balade dans l’appartement sombre alors que je somnoles, que j’hallucines le contact de mes mains d’étrangleuse gantée, que je m’entend parler à la cuisine si fort que tu n’arrive pas à prendre sommeil. Qui parle ? Pourquoi gueule-t-elle ? Elle ne pourrait pas se laisser crever ? Je me suis réveillé en apnée quand je t’ai coupé l’oxygène. J’ai froid, j’avais refroidi. Depuis, je m’essouffles quand tu m’attends. Je me dégonfles. Je regardes passer le temps quand je te réveilles, mais il fait noir et tu ne pourras pas deviner l’heure qu’il est. Où suis-je ? Tu tends la main et te retrouve, heureusement. Si je te laisse, je fous le feu et je disparais. Mais je sais que jamais je ne me laisseras seuls, tu me connais.

Marta Di Turre-Bellebon

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