Médias d’information en direct : la course au sensationnalisme ?

Les médias d’information en direct se veulent les chantres de l’objectivité et de la globalité. On doit pouvoir tout savoir en regardant BFM TV, I-Télé ou en écoutant France Info. C’est d’ailleurs un de leurs grands arguments publicitaires. BFM, qui se targue d’être la première chaîne d’info de France, a lancé une campagne publicité où on peut lire “Oui, je suis au courant, je regarde BFM TV”. I-Télé avance elle que “notre terre tourne 24/24, nos caméras aussi”. Bref, regardez ces chaînes, écoutez ces radios et vous connaîtrez tout, comprendrez tout du monde.

Médias

Un mot d’ordre semble donc régner, il faut toute l’info, que l’info brute, la plus vraie et la plus pure. Ces médias veulent toucher à l’objectivité la plus sincère. Alors, on ne s’embarrasse pas beaucoup de la déontologie journalistique, ni d’un quelconque esprit critique. S’il faut dire qu’il y a 6 otages cachés dans une chambre froide de l’Hypercasher, que des snipers du RAID sont positionnés sur le toit, ou affirmer qu’une prise d’otage a eu lieu à Nice, pour donner plus d’informations que la chaîne concurrente, cela sera fait. Si les vidéos les plus immondes leurs arrivent, ils doivent les montrer afin que personne ne soit privé de ces documents si intéressants. Alors même que voir un camion qui fauche la vie d’innocents n’est en rien du journalisme, tout comme faire l’interview d’un homme qui a le cadavre de sa femme à ses pieds.
On pourrait alors fermer cette analyse, car bien peu de choses sont à retenir de ces médias. Etrangement, quand j’ai fait mes recherches pour écrire cet article, j’ai pu trouver de très nombreux écrits, de tous les grands journaux, qui les critiquaient tout autant. En revanche, pour en dire du bien, en voir du positif, on cherche encore. La question ne se pose pas, les chaines vont trop loin, mais pourquoi cette absence de subjectivité? Là est justement la subjectivité de ces chaînes, qui pratiquent ce qu’on pourrait appeler une objectivité subjective. Les médias ont toujours le choix de publier une information, une photo, une rumeur ou quoi d’autre. En estimant que tout est bon dans l’info, ils oublient que certaines vidéos choquent et que certaines rumeurs sont infondées. Plutôt ils n’oublient pas, ils le font sciemment car ils savent que c’est cela qui va scotcher un spectateur au direct pendant 4 heures même si ce sera toujours les mêmes images, les mêmes experts peu qualifiés et les mêmes nouvelles. En estimant qu’ils doivent tout donner, même le mauvais, même le faux, sans réfléchir une seconde à la portée de leurs actes, sans prendre un recul essentiel, ils agissent avec la plus grande subjectivité possible. Se lancer dans une course à la bassesse humaine est un choix fort. Mais c’est celui de ces médias. Il faut du consommable, il faut vendre.

Les chaînes d’info en continu ne devraient avoir qu’un objectif, donner l’information la plus sûre, sans doute et sans détails superficiels. L’info, rien que l’info. Pourtant, ce triste 14 juillet, de très nombreuses rumeurs ont pu être relayées par la télévision, comme France 2 qui s’est depuis excusée publiquement pour son direct dans le feu de l’action, les journalistes doivent produire toujours plus et on en oublie toute la sécurité demandée aux sources. On avance puis on recule. Bref, on ne va nulle part.

Une question, non abordée jusqu’à présent, mérite d’être posée. Ces chaînes disent-elles vraiment tout ? Force est de constater que cela dépend de l’intérêt de l’actionnaire. Par exemple, BFM TV oubliant étrangement de dire que son actionnaire principal et PDG, Alain Weill, apparaît dans les Panama Papers, un scandale financier d’ampleur mondiale. Les concurrents, eux, ne loupèrent pas l’occasion et s’en prirent à cœur joie.

Mais aujourd’hui, le journalisme n’est plus qu’uniquement un moyen d’informer et d’analyser : “l’information est un produit marketing comme un autre” selon Alain Weill. Il faut faire du sensationnel, du buzz, du scoop, car il faut vendre. Et tant pis si tout n’est pas vérifié, si l’expert sur le plateau n’en est pas vraiment un, il faut vendre toujours plus, et les vidéos chocs comme les interviews déplacées ne font qu’accroitre l’hypnose. Il faut toujours regarder plus pour être satisfait et les chaines d’info semblent avoir bien intériorisé ce modèle d’information de consommation, une information de masse qui doit rester en mémoire longtemps, le téléspectateur doit en avoir pour son argent. Pourtant, même si on en parle beaucoup, ce ne sont pas des chaines qui représentent le gros de l’audimat, à peine 2% pour BFM et la moitié pour son concurrent le plus sérieux, I-Télé. Elles ne tournent, en somme, que lors des grands événements nationaux ou internationaux. De plus, pour des raisons économiques évidentes, la publicité est surreprésentée, comme une coupure essentielle entre deux directs totalement vides de neuf. Cette soif d’argent et non pas de vérité a ainsi poussé leurs dirigeants à se mettre vent debout contre le projet de création d’une chaine publique d’information en continu. Touche pas au grisbi.

Derrière se dessine aussi des questions de pouvoirs. Le meilleur exemple est l’affaire Leonarda, en 2013. Leonarda Dibrani est une collégienne qui est arrêtée lors d’une sortie scolaire puis expulsée avec sa famille, immigrée rom. Cela provoque une grande vague d’émoi dans toute la France, et BFM TV en profite pour faire une interview de la principale concernée, un droit de réponse en soit. François Hollande s’estima trahi par la chaine, comme si cette vidéo n’avait que pour ambition d’attaquer le gouvernement. BFM eut donc à justifier sa neutralité politique, chose étrange si on pense que la presse est de toute façon libre de dire et de montrer ce qu’elle souhaite. Mais il est difficile de nier que les chaines d’informations en continu ont des dirigeants proches du pouvoir et pour certaines des étiquettes politiques notoires. Vincent Bolloré, directeur de Canal +, et donc d’I-Télé, est un ami intime de Nicolas Sarkozy, tandis qu’Alain Weill est proche du MEDEF, le syndicat patronal proche de la droite libérale.
Ce qui est aussi visible, grâce aux comptes rendus de la CSA, c’est que les partis “mainstream” (PS et LR) sont beaucoup plus présents à l’antenne que les “petits partis”. Ainsi les deux gros partis remplissent 60% du temps de parole, alors que le FN ne dépasse pas les 10%, et on ne parle même pas du MODEM, UDI ou Parti de Gauche … Sachant que la présence médiatique joue un très grand rôle dans le choix des électeurs, montrer davantage ces partis provoque automatiquement une croissance des votes à leur encontre. Ce phénomène est inverse pour les partis de moindre ampleur, qui du coup ne bénéficient pas de temps de parole pour exposer leurs idées et se faire connaitre, sur des chaines qui peinent pourtant à meubler décemment.

Ces chaines font donc beaucoup plus parler d’elles qu’elles ne sont en réalité regardées. Leur modèle est uniquement basé sur une culture du buzz qui frise souvent le ridicule, et parfois le malsain. Et quand l’économique prend le pas, cela se voit immédiatement sur la qualité du programme. Pourtant, on pourrait espérer qu’à force de provoquer des scandales, voire être condamnées par la justice, elles prennent un peu de plomb dans la tête. Malheureusement ce n’est pas encore d’actualité, la vague d’attentats en France ne montre aucun progrès en tout cas.

Jean-Côme Piettre

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Begin typing your search term above and press enter to search. Press ESC to cancel.