Joël Pommerat : « Pour un théâtre de l'ambiguïté »

Avec ses spectacles dont la conception millimétrée nous confronte à l’ambiguïté du réel, le perfectionniste Joël Pommerat nous pousse hors de notre zone de confort moral. Voici un plaidoyer pour une esthétique de la demie-teinte, une mise en scène de la contradiction, un théâtre de la nuance.

Pauline Millet
Pauline Millet

Noir. Lumière. Cette didascalie récurrente condense tout le théâtre de Joël Pommerat. En 1990 déjà, il fonde la compagnie Louis Brouillard dans l’idée d’explorer l’au-delà des catégories conventionnelles dans lesquelles les mots nous enferment. Depuis, l’intention est devenue réalité, si bien qu’on reconnaît un spectacle de Pommerat à son jeu sur l’union des opposés. Tout son génie est de réussir cette esthétique du clair-obscur sans tomber dans le flou artistique. Bien au contraire, la justesse de son travail tient à sa précision sur tous les fronts, du texte à la scénographie. Il oriente le regard et l’écoute des spectateurs vers ce qu’il juge essentiel, lui offrant ainsi l’émerveillement d’un spectacle total. Le touchant Pommerat, pour lutter contre une sensation permanente d’éclatement, cherche à restituer la complexité des choses, dans laquelle se niche selon lui la beauté du monde. Voici le portrait flatteur d’un esprit frappant.

« Je n’écris pas des pièces, j’écris des spectacles. » Dans Troubles, Pommerat se définit avant tout comme un écrivain de plateau, pour signifier qu’il ne dissocie aucunement un moment privilégié d’écriture auquel succéderait celui de mise en scène. En exploitant le travail d’exploration intérieure qu’il demande à ses comédiens, il souhaite éviter au maximum les images trop abstraites et stéréotypées. Enfin, puisque chaque détail compte, l’ingénieur son et lumière Éric Soyer est présent et collabore lui aussi à la recherche de la note juste. Pommerat distingue aussi deux types de spectacles : les pièces spontanées, qui naissent d’un espace comme Je tremble (1 et 2) ou Les Marchands et les pièces comportant déjà une trame narrative, écrites sous la forme de palimpsestes comme Cendrillon ou Pinocchio. Ces dernières nécessitent une réécriture d’où découle un travail sur la langue. Le metteur en scène recherchant un rendu naturel, les dialogues sont marqués par un phrasé issu du langage courant, potentiellement fautif. La réécriture se lit également dans l’originalité des trames dramatiques. Cendrillon, par exemple, est fondé sur un littéral malentendu : l’héroïne Sandra croit entendre sa mère lui demander de ne jamais cesser de penser à elle pour lui éviter de mourir définitivement. Elle tombe alors dans un deuil masochiste, vampirisée par l’injonction maternelle, avant de mesurer la vanité de son dolorisme : « Parfois, on se raconte des histoires… » Pinocchio, quant à lui, devient un enfant avide d’argent et pressé de vivre comme un adulte. L’illusion qui le gouverne est le mythe, vendu par la société de consommation, d’un bonheur accessible dans la satisfaction immédiate des désirs.

Si Pommerat aime la syntaxe élémentaire des contes, c’est parce qu’elle permet de ne pas saturer l’imaginaire du spectateur : « Il lui faut ouvrir une seconde scène à l’intérieur de lui. » Pour étayer ce processus, la mise en scène est souvent coupée par des noirs « Soyer », inspirés du cinéma, qui permettent au spectateur de convoquer ses propres images mentales. Le décor lui aussi est épuré afin de réduire au maximum les éléments parasites. Enfin, Pommerat ne demande pas de performance spectaculaire à ses acteurs. Il leur demande quelque chose d’autrement plus difficile : être pleinement présents, c’est-à-dire revenir à eux-mêmes, cesser d’être dans le contrôle auquel les soumet le regard social et donc paradoxalement cesser de jouer. Il est à la recherche d’un « état d’être ensemble ». C’est pourquoi, dans la plupart de ses pièces, un personnage de présentateur interpelle le spectateur pour bien l’ancrer dans la réalité du temps présent. Dans Pinocchio, il insiste sur l’importance de dire la vérité jusqu’à nous exhorter à douter de sa propre parole. Dans Cendrillon, c’est une narratrice qui, doutant de la fiabilité de sa mémoire et souhaitant prévenir l’écueil du malentendu, stimule d’emblée notre concentration : « Ce n’est pas si simple de parler et pas si simple d’écouter. »

Ce n’est pas étonnant que Pommerat lutte contre le fétichisme du verbe en donnant à voir un théâtre où les paroles des acteurs ne sont pas démenties par des contre-propos didactiques ou une morale, mais par ce qui se passe sur scène. Ainsi, dans Les Marchands, spectacle qui repose sur un leitmotiv ambigu (« C’est le travail qui nous lie. »), on entend le patron se féliciter de l’utilité de son entreprise. Aucun ouvrier ne le contredit, mais on assiste au détraquement monstrueux du corps de la travailleuse, qui dément à lui seul l’angélisme patronal. Parallèlement, Pommerat dialectise en mettant en scène une femme privée de travail, qui loin de se sentir libérée, perd le sentiment de son existence à mesure qu’elle se désintègre socialement. Par-delà le langage, l’esthétique pommeratienne nous confronte à l’inquiétante étrangeté décrite par Freud, cet état de conscience « où les limites entre imagination et réalité s’effacent, où ce que nous avions tenu pour fantastique s’offre à nous comme réel, où un symbole prend l’importance de ce qui était symbolisé », notamment dans Je tremble (1) et (2), où vampires et autres femmes découpées à la tronçonneuse semblent tout droit sortis de cauchemars enfantins.

C’est de tout cela dont on sait gré à Pommerat lorsque l’on sort de sa scène, un peu sonné. Le metteur en scène nous oblige à faire face à des questions abyssales : le mystère du sentiment d’identité, le temps que nous font perdre ou gagner nos illusions nécessaires. Alors que le quotidien nous contraint à simplifier notre vision du réel, son art théâtral nous ouvre un espace-temps dans lequel il faut retrouver l’ambivalence intrinsèque des choses. Dans un entretien pour À voix nue, Pommerat confiait : « Si un artiste m’amène à bousculer mon regard, j’ai envie de lui dire : “Merci… Merci”! » À cet artiste qui sait si bien nous pousser à redécouvrir la richesse de ce qui nous était devenu trop familier, à notre tour nous disons : « Merci… Merci ! »

Florine Le Bris et Laetitia Le Gigan

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