Interview d'Éric Brousseau

Interview d’Éric Brousseau

Éric Brousseau est professeur de science économique et de gestion à l’université Paris Dauphine. Son champ de recherches concerne la manière dont internet modifie l’organisation des rapports interentreprises, et plus largement dont il est porteur de nouvelles formes de gouvernance de l’économie et de la société.

Faut-il réguler internet ?

Toute forme d’organisation est régulée ou auto-régulée. Pour qu’un collectif fonctionne, il faut des règles, des mécanismes, et que ces règles soient décidées. C’est la régulation, c’est la gouvernance. Il faut bien entendu réguler internet et même plus, car internet n’existerait pas sans sa propre régulation.

On dit souvent que l’État a un rôle mineur par rapport à d’autres instances de régulation ; qu’en est-il ?

C’est à la fois vrai et faux. Dans l’histoire d’internet, les États européens et les organisations internationales ont joué un faible rôle dans sa régulation et dans son organisation. En revanche, internet est né dans le giron de l’État américain. Internet est donc le produit d’un État. D’un autre côté, comme le dit Lawrence Lessig, « Code is Law ». Par exemple, vous pouvez créer un réseau virtuel privé, qui sera un espace informationnel dont vous contrôlerez l’accès. Le contrôle de cet accès permet d’imposer une règle au sein de cet espace, dont l’irrespect peut mener à l’exclusion du réseau.

Qui possède ce pouvoir ?

Personne, à part le gouvernement américain, n’est propriétaire du système d’adressage de l’internet (système d’attribution des adresses IP, ndr). Il a délégué la gestion des principes de ce système à l’ICANN (Internet Corporation for Assigned Names and Numbers), pour toutes les adresses qui ne sont pas celles de l’administration américaine.

Comment impose-t-on des taxes sur internet ? Un projet de Bercy consistait à taxer à mesure de la bande passante. Est-ce pertinent ?

On peut toujours inventer des règles pour taxer. Seulement, sur internet, tout système de taxation peut être contourné. Cela ne veut pas dire qu’on ne peut pas taxer, ou que les gouvernements ne peuvent pas influencer les régulations, mais qu’à chaque fois, la puissance publique se trouve dans une situation de souveraineté limitée. Quand par exemple le gouvernement espagnol décide de taxer Google sur ses services d’information presse, Google coupe tout simplement le service en Espagne.

Quelle est alors la hiérarchie finale ? Qui a la décision qui fait autorité à la fin, si ce n’est les géants d’internet GAFAM ?

La chose est plus complexe. C’est plus une question de négociation et de rapports de force entre des parties prenantes qui ont une souveraineté limitée. Les États sont des parties prenantes comme les autres de l’internet, et n’ont par conséquent pas plus d’influence que les grandes entreprises privées ou les communautés techniques.

Hormis les États-Unis qui tiennent le robinet, et la Russie ou la Chine qui contrôlent plus étroitement l’information, on a l’impression que les États libéraux ont un pouvoir qui s’amenuise face à la supra-territorialité d’internet.

La Corée du Nord est un bon exemple : elle a très peu de pouvoir. C’est comme le soi-disant État islamique. Ce n’est pas parce que vous avez du pouvoir de nuisance que vous avez du pouvoir. Ces organisations ont une capacité de nuisance, mais n’ont pas la capacité de générer de l’adhésion autour de leurs normes. Elles n’ont aucune capacité de destruction des autres. L’inverse n’est pas vrai.

Le fait que l’État islamique communique par Twitter ou Facebook n’est-il pas un cas où ils ont perdu la bataille d’avance ? 

La force des États libéraux, c’est qu’ils offrent des perspectives aux individus. Ils reposent sur l’adhésion parce qu’ils offrent des bénéfices sur le plan civique et économique. Ils génèrent une forte adhésion même s’ils peuvent être faibles, parce qu’ils ne sont pas dans le contrôle permanent de chaque individu. C’est la clef de leur dynamisme. La globalisation est la réalisation des États libéraux, et c’est largement eux qui la contrôlent. Le problème n’est pas l’État fédéral américain, mais quelques excités confédéraux. Si vous mettez en place des outils que des États peuvent manipuler, n’importe quelle organisation, que ce soit un État démocratique ou une organisation terroriste, pourra les manipuler. Les États libéraux, en laissant des marges larges de franchise aux individus (organisés), promeuvent le modèle libéral qui est leur force.

L’enjeu serait-il donc de réguler à minima pour permettre une auto-régulation ?

En tous les cas, la capacité de contrôle est limitée : vous pouvez enregistrer ce qui se passe, mais vous n’êtes pas en mesure de contrôler ce que font les gens. La seule manière de contrôler internet, c’est de contrôler tous les flux. Mais si vous les contrôlez tous, vous ne savez pas les traiter et vous perdez tous les gains de l’internet, qui sont des gains de connectivité, d’innovation, etc. La démocratie, c’est pareil. Une de ses forces est qu’en permettant la contestation, vous mettez en place un système social où vous détectez en permanence les défaillances, vous pouvez vous améliorer. Cela ne veut pas dire que vous le faites à chaque fois, mais vous pouvez le faire. La grande faiblesse des autocraties, c’est précisément que personne n’ose révéler le problème et qu’elles peuvent construire des systèmes entièrement défaillants. C’est l’histoire de l’Union soviétique.

Propos recueillis par Cassandre Begous
et Maud Barret Bertelloni

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