Interview de Pierre-Alexis Ciavaldini

Interview de Pierre-Alexis Ciavaldini 
Étudiant de 42, l’école d’informatique créée par Xavier Niel en 2013, Pierre-Alexis Ciavaldini travaille à concevoir une nouvelle forme de fabrication et de distribution des produits, fondée sur le réseau internet. Il s’intéresse également au développement de la blockchain et du Bitcoin.

Internet est-il libre ? 

Internet a deux origines : d’un côté, l’internet créé par l’armée américaine, et de l’autre, celui issu de l’interconnexion des intranets des grandes universités américaines. La vision du DARPA (Defense Advanced Research Projects Agency) est plus réguliste, et celle des universités plus libertaire, imprégnée d’un mouvement profondément utopiste de partage du savoir. Ce sont deux manières d’envisager internet : un outil hyperpuissant développé par l’armée américaine, d’où le besoin de le réguler, qu’on peut aussi considérer comme une place de liberté pour l’humanité tout entière. Je penche pour cette vision.

En ce moment, l’État essaie d’étendre son domaine de régulation à internet, principalement à cause de la cybercriminalité (trafics, pédopornographie, etc.), afin que le net ne soit pas une zone de non-droit. Qu’en pensez-vous ? 

Il y a une confusion entre ce que permet internet et ce qu’est internet. Prenez l’exemple du Bitcoin, (crypto-monnaie open source, ndr) qui a permis l’ouverture des marchés noirs sur le net. Beaucoup de gens ne veulent même pas entendre parler de Bitcoin, car cela sert à vendre des armes, de la drogue, etc. Mais les armes et la drogue se vendaient déjà avant que le Bitcoin ne soit inventé. Internet offre certes un terrain à ce genre de choses, par sa structure, mais il y a en fait un simple transfert des activités du réel vers le virtuel.

Certains disent, à propos de Google, qu’il possède un pouvoir dont les totalitarismes du XXe siècle n’auraient jamais osé rêver. 

C’est une exagération. Google est très puissant, et très mauvais pour la confidentialité. Sachant cela, on décide de l’utiliser ou de ne pas l’utiliser. Au fond, Google a bénéficié du monopole du premier arrivé, qui lui a conféré une puissance inégalée dans notre société. C’est elle qui fait peur. Il ne faut pas déconnecter internet de Google, mais il faut se déconnecter en tant qu’individu, si l’on considère que les pratiques que la firme entretient avec nos données ne sont pas en accord avec nos valeurs.

Et quelle est la valeur de nos données ? En est-on seulement conscient ? 

On estime souvent que si l’on n’a rien à cacher, cela ne fait rien qu’on vole nos données. Aujourd’hui, notre gouvernement ne commet a priori pas trop d’abus avec nos données, mais qu’en sera-t-il demain ? L’enjeu principal est de protéger notre liberté d’expression sans s’inquiéter de l’avenir. Quand les gens savent que leurs propos sont surveillés, ils se censurent eux-mêmes de peur que leurs mots soient retournés contre eux. Or, le virtuel et le réel sont en train de se mélanger : dans trente ou quarante ans, il n’y aura plus de différence. Ainsi, si l’on perd notre liberté d’expression sur internet, on la perd aussi dans la vraie vie. Je pense qu’on a le droit de tout dire à partir du moment où ce n’est pas diffusé publiquement. Sur internet, on va précisément à la rencontre de l’information, qui n’est pas diffusée à ceux qui ne la cherchent pas. Cela rejoint un autre thème plus sérieux, qu’on omet très souvent : la publicité. Je trouve inadmissible que la publicité soit diffusée dans l’espace public, où l’on n’a pas le choix de la voir. On impose un message. La publicité est selon moi un problème beaucoup plus grand qu’une liberté d’expression qui peut déranger, mais n’est pas imposée de force aux gens.

Selon Lawrence Lessig, internet était à l’origine « sans état », c’est-à-dire que les données n’étaient pas stockées : elles passaient comme un flux puis disparaissaient, sans être collectées. Puis les cookies ont mis fin à ce principe. Le recueil des données des utilisateurs est-il un problème essentiel ? 

Recueillir des données n’est pas un souci tant qu’elles sont anonymes. Par exemple, Facebook est un outil formidable, mais il vend nos informations à des entreprises. Ces données sont une mine d’or sociologique gâchée. Ce n’est pas un problème de tracer les utilisateurs tant que le cookie est anonyme. Je suis totalement pour le fait de récolter des données, mais totalement contre celui de les exploiter pour faire du commerce.

Pour paraphraser Lessig, si le Code est Loi (« Code is Law »), la régulation n’est-elle pas inhérente à la nature d’internet via le code ? 

C’est un point de vue intéressant, qui selon moi ne s’applique pas directement à internet, mais à tout le monde de l’informatique. Le message de « Code is Law », c’est que les programmeurs ont une énorme responsabilité dans le fonctionnement du monde. Aujourd’hui, on se tourne de plus en plus vers les smart cities : le principe est de prendre en charge la gestion urbaine par des algorithmes. Ce n’est plus une personne élue qui décide, mais un algorithme. C’est pourquoi cette question de Code is Law est plus large que l’internet et la régulation. Elle a aussi son importance dans internet, mais elle est moindre.

S’achemine-t-on vers une société gouvernée par la technique, où ce sont les codeurs, ceux qui connaissent l’architecture, qui seront en mesure de gouverner nos vies ? 

Je suis certain que c’est ce qui va se passer, et que les codeurs vont devenir de plus en plus nombreux. Il y a eu une période de l’histoire où il y avait des lettrés et des illettrés, et c’est la même chose aujourd’hui pour le code. De plus en plus de gens vont devenir lettrés du code de façon à maîtriser le fonctionnement de toutes ces administrations. Il y aura probablement beaucoup plus de gens qui s’occuperont de comment fonctionne vraiment le monde, en le prenant dans son code source. Tout sera organisé par le code, mais il faut faire en sorte que ce soient les humains qui le gèrent lui. Dès lors, à l’école, les matières linguistiques seront anglais, français et code.

Propos recueillis par Cassandre Begous

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