Russophobie

Poutine

   Moscou, les plaines d’Ukraine et les champs Elysées, ça ne se mélange plus. Le chansonnier Gibert Bécaud déclarait, en pleine guerre froide, son amour à « Natacha » ( ensuite devenue la célèbre « Nathalie » ), son guide touristique, rencontré sur la place Rouge, lors d’un voyage dans la capitale de l’URSS . Mais aujourd’hui, alors même que l’on a dépassé depuis longtemps la logique des deux blocs, aucun chanteur ne tient de pareils propos. Et l’Europe toute entière tourne le dos à son voisin.

« La France est le deuxième pays d’Europe le moins russophile… »

   Ce qui est déroutant, c’est de constater avec quelle promptitude les européens et surtout les français ont rejeté la Russie sans même se poser de questions sur leur propre attitude vis à vis de leurs voisins. L’opinion nationale est aujourd’hui très hostile aux russes, la France est le deuxième pays d’Europe le moins russophile d’après un sondage du Marshall German Fund avec seulement 31% d’opinions favorables. La France est même moins russophile que des anciens satellites de l’URSS qui ont avec la Russie beaucoup plus de contentieux, comme la Pologne par exemple.

   L’opinion commune reproche à la Russie son manque de démocratie et l’opacité de ses démarches institutionnelles et juridiques, sa posture agressive, son impérialisme, son ingérence dans les affaires des pays voisins. Mais il est peut-être temps de remettre en question ces points de vue. Tout d’abord, bien que toutes les guerres soient aberrantes et condamnables, la Russie garde une certaine légitimité à s’intéresser aux affaires de l’Ukraine. Certes, les russes n’ont aucunement le droit de s’attaquer à elle et à son intégrité territoriale, mais une vraie minorité russe y est présente et les deux pays sont historiquement et stratégiquement liés. L’ingérence de celle-là dans les affaires de celle-ci est ainsi plus légitime qu’un assaut contre un pays du golfe, avec le prétexte d’y apporter démocratie et la stabilité pour finalement piller le pays et ses ressources. Cependant ce genre de guerre « propre » semble moins choquer la communauté internationale que l’intervention en Ukraine. Toutes les guerres m’affligent, mais on ne peut pas se montrer plus sévère avec la Russie qu’avec la France ou les Etats-Unis.

« Quand le mur, puis l’URSS sont tombés, la Russie a connu un traumatisme sans égal. »

   Le deuxième élément que les européens reprochent aux russes est leur conservatisme qui laisse au pouvoir un Etat opaque et violent. Mais là encore, il faudrait remettre en question cette idée : quand le mur, puis l’URSS sont tombés, la Russie a connu un traumatisme sans égal.

   La crise était triple. Les russes ont vu l’idéologie, sous laquelle ils avaient vécu pendant des décennies tant bien que mal, être supprimée. Ils ont vu la quasi-totalité de leurs anciens « alliés » se tourner vers leurs anciens adversaires, l’OTAN et l’UE. Ils ont également connu une crise économique qui a obligé tout leur système à se rediriger vers ce qu’il avait détesté : l’économie de marché. Et enfin, la Russie s’est retrouvée sans un système politique stable et sain et la corruption, la criminalité s’y sont répandues.

   Le pays le plus vaste du monde a ainsi été projeté dans un état de paralysie hors du commun, sans homme fort pour redresser le pays (car, non, Eltsine n’en était pas un). Et c’est là que l’UE entre en scène, ou plutôt, n’y entre pas. Lorsque les anciennes républiques se sont libérées du giron de l’URSS, l’UE a offert son aide à ces Etats. Elle leur a donné une impulsion libérale, elle a établi des partenariats et les a, peu à peu, inclus dans l’Union. C’est le cas de la Pologne, les pays baltes, la Bulgarie et de la Roumanie. Tandis que l’URSS vole en éclat et la Russie affronte ses crises, toute la communauté internationale, et surtout l’Europe, fête la fin des soviets, humiliant encore une fois les russes. Quand est- ce que l’Europe s’est décidée à tendre la main à la nouvelle Russie ? Peut-être étions-nous bloqués par les États-Unis qui n’auraient pas voulu une Europe alliée de la Russie ? Une telle Europe aurait été trop puissante et leur aurait fait de contrepoids ? Dans tous les cas, il y a eu un malentendu entre la Russie et l’Union Européenne.

« l’absence d’une véritable démocratie en échange de la renaissance de la puissance russe »

   Dans le vide crée par l’absence d’une alliance avec la communauté européenne, Russie Unie, le parti de Poutine (dont il n’est même pas adhérent, soit dit en passant) s’est engouffré. Aujourd’hui, il offre aux russes un contrat : l’absence d’une véritable démocratie en échange de la renaissance de la puissance russe. Il est impossible de déclarer que les russes soient des barbares inquiétants et agressifs. La Russie est simplement une nation blessée. C’est un pays faible au pouvoir fort. Ainsi devrions-nous essayer de comprendre comment les russes en viennent à accepter l’autorité et prétendue autocratie de Poutine. Nous confondons le peuple et l’Etat russe, un pouvoir agressif et une population en détresse. Nous devrions avoir un regard plus compréhensif, les russes n’ont pas la vie facile, surtout en ces temps troublés où, quand il fait 10° à Paris, il en fait -12° à Saint-Pétersbourg.

Adam A. Maatouk

  1. Très bon article ! D’accord ou pas d’accord, il a au moins le mérite d’être nuancé a contrario de ce qu’on lit un peu trop souvent dans la presse française.
    Intéressant de découvrir cette actualité d’un point de vue russe.

  2. Concernant la période post-soviétique et la prétendue mise au ban de la Russie, vous ne mentionnez pas  » l’aide  » accordée par le FMI et la Banque Mondiale à l’ex-URSS pour se libéraliser et intégrer l’économie mondiale, avec des prêts de cette institution et la restructuration économique libérale menée par Larry Summer. Sur ce point là la politique d’aide internationale à la Russie a été la même qu’avec la Pologne de Solidarnosc qui a aussi subit l’ultra libéralisation de son économie en échange des prêts. Aussi Larry Summers s’est occupé de la Lituanie après la Russie , avec les mêmes politiques de restructuration. Sur ce point là la Russie n’est pas à présenter comme une victime.
    Sinon bon article, mais l’explication de la psychologie du peuple russe passe beaucoup pour la justification de la politique de l’Etat russe ; c’est pas parce que le peuple est blessé et humilié qu’il peut légitimement déclencher une agression armée contre un voisin.

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