Modiano ou la littérature de l’inaccompli

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   « Vivre, c’est achever un souvenir ». Une phrase de René Char que Patrick Modiano se plaît à citer régulièrement. Un rapide coup d’œil aux nombreux ouvrages de l’auteur fécond permet certainement d’attester de l’influence du poète dans l’œuvre du romancier. Parvenir à injecter dans son univers romanesque une large dose d’écriture poétique, frisant parfois un lyrisme qui tend vers le romantisme, voilà sans doute le principal atout de ses œuvres. S’y côtoient, en effet, un certain nombre de lieux communs du roman d’initiation, comme la quête d’identité, les aventures picaresques ou les portraits psychologiques détaillés, mais aussi les enchevêtrements chronologiques, l’abolition du cadre spatio- temporel et l’expression de sentiments intériorisés, éclatants soudainement et parfois avec violence, marques d’une poésie de l’exutoire.

   Cependant le lecteur ressent dans cette alliance une gêne, un malaise face à l’inachevé. Car c’est bien une littérature de l’inaccompli que nous offre le prix Nobel. Ce mélange des genres en est le point de départ, et en ne parvenant pas à choisir entre le romanesque et la poésie, en voulant concilier tout les deux dans ses textes, il complique inutilement l’entrée et la compréhension de son œuvre par le lecteur. Celle-ci apparaît opaque et les pistes de réflexion brumeuses et inabouties, à l’image des voyages entrepris par ses héros qui ne s’achèvent ni sur un succès, ni sur un échec, qui en réalité ne s’achèvent pas.

   Par exemple, attachons nous aux titres : Un cirque passe, Dimanches d’août, ou encore L’Herbe des nuits. Autant d’images qui laissent présager d’un ouvrage contemplatif, d’une méditation singulière et immobile et d’un rapport au temps trop ambigu pour ne pas appartenir à un onirisme foisonnant de symboles. Jean, dans le dernier ouvrage cité, semble parfaitement correspondre à cette intuition, mais voilà, Jean déambule. Il déambule même trop puisqu’il passe tout le roman à parcourir les rues de Paris en tentant de retrouver des souvenirs de sa vie étudiante. Un peu facile. L’œuvre de Modiano semble remplie de ces topoï vulgaires de la littérature française. Un usage tout à fait pardonnable en somme, s’il parvenait à s’en imprégner pour les renouveler, seulement le lecteur reste sur sa faim en suivant l’ancien étudiant. L’œuvre de Modiano hésite entre les méditations déambulatoires de Rousseau et une contemplation platonique sans parvenir à se décider, livrant ainsi un hybride, qui, s’il incite à la réflexion ne prétend livrer aucune clef.

   Nous mettons peut-être là le doigt sur ce qui peut véritablement fâcher avec Modiano, Jean n’aboutit pas, il finit par repartir, et avec lui la réflexion qu’avait construite l’auteur. Jean écrit « Je ne te dis pas où je vais car je ne le sais pas moi- même ». On aurait presque envie de transposer cette phrase de l’auteur au lecteur. Mise en abyme volontaire ou manque de cohérence ? Le romancier doit être un guide, alors que Modiano n’est qu’un compagnon perdu sur la même route que nous, au moins a-t-il le mérite de nous pousser à cheminer par nous-mêmes sur cette route. Dommage qu’il n’en montre jamais le bout.

Matthieu Riolacci

  1. « Parvenir à injecter dans son univers romanesque une large dose d’écriture poétique, frisant parfois un lyrisme qui tend vers le romantisme, voilà sans doute le principal atout de ses œuvres »…. l’oracle a parlé, semble-t-il!!! Je laisse la contradiction à Modiano : »Je crois qu’on entend encore dans les entrées d’immeubles l’écho des pas de ceux qui avaient l’habitude de les traverser et qui, depuis, ont disparu. Quelque chose continue de vibrer après leur passage, des ondes de plus en plus faibles, mais que l’on capte si l’on est attentif. « … « Le principal atout de ses oeuvres » est peut-être sa capacité à l’évocation…. non?

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