Les particules élémentaires explosent au théâtre

Particules

   « Danger : Explosif », titrait Les Inrockuptibles le 19 août 1998, dédiant sa « une » au roman polémique qui venait d’être publié. Oui, les Particules Elémentaires est une explosion; d’émotions, de violence, d’un humour ravageur, d’insupportables prises de conscience aussi. Lors de sa parution, l’ouvrage divisa beaucoup, donnant lieu à une véritable « affaire » littéraire que certains rapprochèrent du « cas Céline ». On vit dans ce brûlot une condamnation des acquis libérateurs de Mai 68, le sermon d’un aigri réactionnaire. Aujourd’hui, porté sur les planches par Julien Gosselin, il est incarné par des acteurs immensément talentueux. L’œuvre reste, certes, éminemment politique et continue à faire mal, mais est aussi une magistrale démonstration de la puissance de l’art des mots et de la scène.

   Julien Gosselin livre un spectacle fleuve, mais ses quatre heures ne cèdent jamais à l’ennui. C’est à peine si nous avons pas le temps de reprendre notre souffle tant la pièce mêle les tons et les genres ; des poèmes de Houellebecq d’une lumineuse beauté, déclamés d’une voix haletante qui raisonne dans l’obscurité, au récit des aventures sexuelles, tout à la fois mordantes et pathétiques de Bruno, portrait-type du beauf des années 2000 au spirituel répondeur téléphonique : « Salut, vous pouvez laisser un message, ou aller vous faire enculer ! ». L’histoire est celle de Bruno Clément et Michel Dzerjinski, les fils qu’une soixante-huitarde attardée, adepte des pratiques hippies, a eus de deux pères différents. Nés au début des Trente Glorieuses, Bruno et Michel grandissent au milieu des utopies baba-cool propres au dernier quart du siècle et de l’hédonisme triomphant lié à la libéralisation des mœurs.

   A travers le récit tragique de leur existence, la pièce dynamite les certitudes sur lesquelles repose l’Occident depuis 1945. Le confort et une relative liberté de mœurs ont été acquis au prix d’une extension du domaine de la lutte, d’une perpétuelle mise en concurrence dans tous ce qui fait la vie de l’Homme, y compris l’amour. Bruno nous livre ainsi sa souffrance d’être devenu, faute d’être né pourvu d’un physique attrayant, un mal-loti du marché de l’amour, un déshérité du libre-échange sexuel. Frustré par une société qui exalte la collection de conquêtes sexuelles, il se change en addict de pornographie et de relations tarifées. Tel est la sordide contrepartie, nous dit Houellebecq, du libérateur printemps 68.
Les Particules Elémentaires est finalement une minutieuse dissection des mécanismes à l’œuvre dans « la seconde modernité ». L’œuvre est à rapprocher de l’ouvrage du sociologue Gilles Lipovetsky, l’Ere du vide, publié en 1983, dans lequel il caractérise cette « seconde révolution individualiste » par la désaffiliation finale des individus à l’égard des solidarités mécaniques. S’émancipant définitivement de l’Église, d’une forte morale familiale, de l’appartenance villageoise, chacun devient libre de bâtir son identité par lui-même. Mais à l’heure de la fin des idéologies, quels repères substituer à ces appartenances traditionnelles ? Alors, nous dit Houellebecq, le libéralisme triomphant envahit les vies, la consommation devient le seul horizon ; le perpétuel renouvellement du désir, éternelle source de souffrance – Schopenhauer n’est jamais très loin. Quant au spectacle de Julien Gosselin, il devient déchirant lorsqu’ Annabelle, autrefois brillante et jolie fille dont rêvaient tous les garçons, quarantenaire, sans enfant, devenue bibliothécaire par défaut, nous dit avec une infinie tristesse : « Lorsque j’avais dix-sept ans, il me semblait que l’avenir était moins clos. Qu’il y avait des alternatives à cette vie… D’autres possibles. » Ces mots m’ont renvoyée à l’avenir de notre jeunesse, celle qui rêve d’autre chose, d’être actrice du changement, d’exercer un métier de passion. Et si, à l’image des utopies de la génération précédente, tout cela n’était encore que mirage ? Un sentiment terrifiant s’est alors insinué en moi ; l’impression que nous nous heurterons, comme Annabelle, aux parois d’un système dans l’impasse, d’une société qui n’est plus capable de produire d’idéaux.
   Ce regard corrosif est, bien sûr, d’un profond pessimisme. Pourtant, Julien Gosselin livre une pièce éminemment drôle, parce qu’elle restitue avec acidité les loufoqueries de notre époque, comme ce cours de yoga où les participants adoptent des positions manifestement érotiques en répétant les noms des quatre éléments. Ou encore le discours pseudo-philosophique de la mère de Bruno et Michel, qui devient de plus en plus saugrenu sous l’effet de la marijuana. Michel Houellebecq lui-même, joué par un comédien en parka fumant une éternelle cigarette, incarne la voix narratrice, assisté d’une poupée blonde au caricatural accent anglais. Filmés sur le plateau et retransmis comme à l’écran, ce couple désopilant retrace les derniers moments de la vie de Michel, sous la forme d’un reportage à la Enquête exclusive – triste pastiche de notre société du spectacle. Cette pièce est le portrait d’une époque. Sous le rire, transparaît un désespoir amer face à son absurdité.

   Les Particules élémentaires est à la fois beauté ardente et violence destructrice. Elle est la quintessence du théâtre, art dont la puissance réside en son habilité à déshabiller l’Homme pour en révéler les plus profondes vicissitudes. Mais aussi toute sa grandeur. Car Julien Gosselin livre paradoxalement une hymne à l’humanité, cette humanité qui essaie sans cesse d’atteindre le bonheur collectif, souvent vainement. Ces Hommes capables de produire des œuvres immenses, profitant à toute la communauté. « Demain sera féminin », slogan publicitaire des Trois Suisses, inspirera à Michel Dzerjinski d’audacieuses avancées scientifiques. Lorsque, arrivé à la fin de ses jours, à l’extrême pointe de l’Occident, il disparaît dans l’écume, cet homme laisse derrière lui des manuscrits qui bouleverseront l’ordre du monde. Des lueurs d’espoirs transpercent la nuit libérale. Le rideau se referme sur les comédiens déclamant en choeur : « Cette pièce est dédiée à l’Homme ». Ils lèvent alors leur verre à cet être, pétri de contradictions, qui provoquera sans doute sa propre destruction ; et l’on sort du spectacle perclus de ces réflexions métaphysiques. L’espace de quelques heures, les frontières du politiquement correct se sont effacées pour permettre aux plus douloureuses remises en question d’exister. Écrivains, metteurs en scène et comédiens sont les tenants de ce monde de tous les possibles, où l’on peut tout détruire pour mieux rebâtir. Sphères intouchables de liberté essentielles à l’évolution de nos sociétés.

   Alors qu’une fois encore, un roman de Houellebecq vient d’allumer de virulentes polémiques, la pièce de Julien Gosselin, contrairement à Soumission, semble lavée de toute teinte idéologique. Parce qu’elle navigue au-delà du politique, dans les tréfonds de l’âme humaine.

Marianne Martin

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